La vie est une effluve tranquille

Avis sur Le Parfum, histoire d'un meurtrier

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Il est toujours risqué d’adapter un roman au cinéma.
Et ça fait peur. Quand on est amoureux de l’œuvre originale, on vit dans la crainte d’un désastre annoncé, d’un inévitable fiasco. Ce qui s’avère relativement souvent être le cas, d’ailleurs.
J’ai moi-même plus d’une fois grincé des dents et tremblé des genoux lorsqu’avait été annoncé le projet d’adaptation de MES Liaisons dangereuses par Stephen Frears. Et si au bout du compte, le film tient pas trop mal la route, on est évidemment à mille lieues de la magie insufflée par le grand Choderlos dans ses échanges épistolaires.

S’il y a bien un roman que beaucoup pensaient impossible à transposer à l’écran, c’est le Parfum de Süskind. Tu penses : l’histoire d’un gamin crasseux, issu des bas-fonds parisiens, rejeté de tous mais doté d’un pouvoir extraordinaire : un pif hors norme. Pas façon Ibra, hein ! Non, non. Jean-Bapt. a la capacité de tout sentir et surtout, de reconnaître toutes les effluves qui passent par son tarin. Un odorat unique au monde.
Va-t’en mettre ça en images, tiens.
Pari osé, mais qui n’effraie pas Tom Tykwer, cinéaste allemand. Et le voilà donc tournant, en anglais, l’histoire de ce personnage français, Jean-Baptiste « Gwenouille » (ça surprend 5 mn mais on s’y fait).

Tombée sous le charme du roman il y a peu, c’est la curiosité qui m’a poussée vers ce film par certains ici tant décrié.
Oui, bon, la curiosité et Ben Whishaw ! Ça va !
Je m’attendais donc à une purge en bonne et due forme, que seule la présence du susnommé sauverait du marasme intégral, mais force est de constater que j’ai été agréablement surprise.

Si le film, par comparaison, pêche sur certains points, il faut lui reconnaître de grandes qualités.
Hormis un esthétisme soigné, le rendu d’un Paris d’époque (première moitié XVIIIe), sordide ou au contraire, charmant, absolument impeccable, une bande originale superbe, co-composée par le réalisateur himself et servant parfaitement des images tantôt douces et poétiques, tantôt angoissantes, Tykwer est parvenu, par un montage judicieux et certains effets, à retranscrire l’essence même du roman : ces senteurs, immondes ou réjouissantes, écœurantes ou subtiles, qui assaillent Grenouille et nous, par la même occasion. Les mots de Suskind y étaient parvenus ; les images de Tykwer ne sont pas en reste.
Dustin Hoffman en Baldini, parfumeur hasbeen qui va connaître une nouvelle notoriété grâce à son nouvel apprenti, Alan Rickman en père tourmenté ou encore la jolie Rachel Hurd-Wood, ultime objet du désir de l’assassin sont très bons et entourent un Ben Whishaw totalement investi et figurant un Grenouille, un peu trop gueule d’ange pour le rôle certes, mais à la fois touchant et repoussant, suscitant compassion et révulsion et très animal dans son approche de ce personnage atypique et amoral.

Là où le bât blesse, c’est que certains éléments essentiels du roman passent à la trappe ou sont, tout au moins, mal exploités, ce qui dessert la compréhension du film, particulièrement pour ceux qui n’ont pas lu le livre.
Je pense notamment à la partie II du roman, dans laquelle Jean-Baptiste s’isole du monde, dans une grotte du Plomb du Cantal, qui est abordée ici en 3 mn grand max. Il s’agit pourtant d’un moment crucial où Grenouille prend conscience de qui il est, du ressenti qu’il a envers ses semblables et développe mépris et dégoût, ce qui apporte une explication à ses motivations et ses actes ultérieurs.
Et si le film de Tykwer expose assez remarquablement d’ailleurs, tout le processus technique auquel le jeune garçon a recours pour extraire les parfums de ses victimes (le comment), il ne fait que survoler de très loin, en une phrase qui apparaît trop tardivement et énoncée par voix off, le pourquoi de tous ces meurtres et la finalité de toute la démarche de Grenouille, amenant par là même, un côté surréaliste à la scène de la place publique, pourtant d’une grande logique, dans le roman.
Une voix off qui mieux utilisée, à des moments importants du film, aurait apporté de la fluidité et du sens à des actions qui peuvent sembler aberrantes à qui découvre l’histoire.

Si Tykwer, au final, s’en sort avec les honneurs, offrant un film plaisant et agréable, à la fois drame et thriller, il n’en demeure pas moins que le roman reste un monument et il est fortement recommandé à tous les déçus de cette production de se plonger dans l’œuvre de Süskind pour enfin, en retirer toute l’essence.
Par contre, vous n’aurez pas Ben Whishaw. Mais on ne peut pas tout avoir.

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