Walker on the wild side

Avis sur Le Point de non-retour

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Adapté du roman de Richard Stark (pseudonyme du romancier Donald E. Westlake ; le même roman donnera, en 1999, le film Payback, de Brian Helgeland, avec Mel Gibson), Le Point de non-retour est le deuxième long-métrage de John Boorman, qui deviendra mondialement célèbre pour Delivrance ou Excalibur. Sur un canevas classique, le cinéaste britannique fait un film personnel et original, très influencé par son époque.
D’un côté, on retrouve dans ce film tous les ingrédients habituels du film de vengeance (revenge movie) : l’homme seul trahi et abandonné, la femme fatale, les truands appartenant à une organisation criminelle, les tueurs à gages, les pièges placés sur la route du personnage principal, les interrogatoires musclés et toute une violence inhérente au genre. Sur de nombreux points de vue, Le Point de non-retour se rapproche du prodigieux Règlement de comptes, de Fritz Lang, sorti 24 ans plus tôt.
Cependant, Boorman marque l’histoire d’un traitement particulier, dû en grande partie à l’époque où le film a été tourné. En 1967, on ne raconte plus une histoire comme dans les années 50. La violence est beaucoup plus présente, plus crue, plus brutale. Même si Walker ne tue personne directement, il emploie la violence soit pour menacer, soit pour se défouler sur des substituts (lorsqu’il décharge son arme sur le lit pour éviter de tirer sur sa femme, par exemple).
Un autre aspect très « sixties » du film, c’est le traitement de la sexualité. Le film de Boorman ne cache pas le côté très libidineux de son histoire, d’une façon crue là aussi, sans se masquer derrière des allusions comme c’était le cas auparavant. De fait, les deux personnages féminins, interprétés par Angie Dickinson et Sharon Acker, dégagent un grand pouvoir sexuel et savent en jouer. Mieux : la sexualité est un moteur important de l’action : Walker s’en sert pour piéger Reese, par exemple.
Enfin, cette « modernité » d’un film implanté dans son époque a aussi ses côtés négatifs. Les décors, les costumes, la musique, tout fait « années 60 » (une esthétique qui peut se rapprocher, par exemple, de celle de Blow Up, qu’Antonioni sortira la même année). Du coup, il est possible de trouver tout cela désuet, ou alors de considérer que ça donne un certain charme au film.

La narration du film est très intériorisée. Nous sommes d’emblée plongés dans les pensées de Walker. La scène d’ouverture est très significative : au lieu d’adopter une narration classique pour montrer la trahison, Boorman crée un maelström de pensées et de souvenirs, qui surgissent sans ordre, sans la moindre chronologie. Aucune logique ne semble relier les différents plans qui se suivent : le cinéaste tente de reproduire le coq-à-l’âne des souvenirs de Walker. La méthode est très immersive : on ressent les sentiments du personnage plus qu’on ne comprend l’histoire elle-même.
Mais attention, si nous sommes très proches des pensées de Walker, le réalisateur fait tout pour éviter une empathie trop forte. Après tout, Walker est tout sauf un héros. Il n’agit pas par bonté d’âme ni en étant motivé par des sentiments excessifs de justice. Non, si Walker s’est lancé dans sa quête, c’est pour l’argent. Ni plus, ni moins. Il le répète sans cesse dans le film : il veut récupérer les 93 000 dollars qu’on lui a volés.
Cela intervient dans un milieu très masculin, où les hommes ne sont motivés que par leurs instincts primaires de domination, de violence et de reproduction. Dans ce film, les rares personnages féminins sont des victimes manipulées par les uns ou les autres.
Les décors urbains, très déshumanisés, rappellent ceux des films de Tati, l’humour en moins. Los Angeles (que Boorman a préféré à San Francisco, où le film devait se tourner à l’origine), ses immeubles très géométriques, ainsi que les intérieurs modernes (comme cette cuisine agressive, avec toutes ses machines électriques qui se mettent en route en même temps), donnent un cadre froid et ajoutent encore une étape dans cette description finalement très pessimiste d’humains violents et immoraux.
Au final, John Boorman nous livre ici un film sombre, porté par le talent et le charisme incandescent du génial Lee Marvin, dont la seule présence habite l’écran comme rarement un acteur fut capable de le faire. Le cinéaste britannique dépoussière le film noir, ne cachant rien de la violence sombre et désespérée de ses personnages dans un monde froid et inhumain.

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