Les hommes de l'ombre.

Avis sur Le Pont des espions

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Depuis son puissant diptyque War of the Worlds / Munich en 2005, parfait exemple d'un cinéma hollywoodien hanté par les démons du 11 septembre, Steven Spielberg ne semblait pas franchement décidé à s'extirper d'un cinéma (très) grand public, entre blockbusters spectaculaires et grosses machines à Oscars. Des oeuvres loin d'être mauvaises (si l'on excepte la sortie de route d'Indy 4), parfois même en projet depuis un bail, mais inoffensives et finalement mineures dans la filmographie d'un cinéaste passionnant.

Séduit par le scénario de Matt Charman, Steven Spielberg laisse momentanément de côté certains projets et se lance donc dans l'aventure Bridge of Spies avec un budget "modeste" de 40 millions de dollars (une broutille pour un film de cette envergure), commandant pour l'occasion quelques retouches scénaristiques auprès des frères Coen. Une association inattendue, qui apporte tout le sel de ce qui s'avère le meilleur film du metteur en scène depuis... Munich.

Loin de l'académisme ronflant que laissait craindre un trailer légèrement pompeux, Bridge of Spies se montre dès ses premières images d'une sobriété étonnante, d'un point de vue formel tout autant que narratif. Magnifiquement éclairé par Janusz Kaminski, Bridge of Spies baigne dans une lumière crue et froide, aux couleurs majoritairement délavée, permettant également au cinéaste de construire une mise en scène intelligente et d'une force tranquille forçant l'admiration. Tout entier dévoué à l'histoire qu'il raconte, Steven Spielberg illustre parfaitement la constante dualité d'un récit basé sur les oppositions et les faux-semblants, construisant un jeu de miroir pertinent et ludique.

Tendu et passionnant quand il s'attarde avec le plus de réalisme possible sur les ramifications tortueuses d'une page complexe de notre histoire, Bridge of Spies n'en sacrifie pas pour autant l'émotion. Toute en retenue et en délicatesse, la relation entre les deux pièces maitresses de ce jeu de dupe s'avère proprement bouleversante, admiration mutuelle toute autant qu'amitié mort-née entre deux hommes conspués non pas pour ce qu'ils sont, mais bien pour avoir accompli leur travail avec un professionnalisme jusqu'auboutiste.

Ce qui permet également à Steven Spielberg et ses scénaristes de dépeindre un monde ayant momentanément rangé au placard tout humanisme, détestant par simple principe, Bridge of Spies posant la question de l'objectivité et de l'impartialité en temps troublés, sujet malheureusement d'une actualité brûlante. Loin de juger à l'emporte-pièce, le film ne condamne jamais ses personnages, ne donne aucune leçon de morale, tentant un numéro d'équilibriste entre un ton sérieux et un humour pince-sans-rire à la fois salvateur et amer.

Si l'on regrettera un final excessivement optimiste et l'absence de John Williams à la bande-son, Bridge of Spies est assurément une belle surprise. Parfaitement interprété (Tom Hanks et Mark Rylance sont excellents), paranoïaque à souhait (aspect renforcé par l'absence de sous-titres dans les dialogues allemands) et dialogué avec génie, un hommage solide et carré aux hommes de l'ombre ayant fait l'histoire et la preuve évidente qu'un cinéaste n'ayant plus rien à prouver comme Steven Spielberg peut encore surprendre.

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