No Country For Old Spies

Avis sur Le Pont des espions

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Jim Donovan (Tom Hanks) est un romantique, il écoute Chostakovitch, croit véritablement en la Justice qui doit être la même pour tous et il aime un peu sincèrement tout le monde, quoi qu"il arrive. Et il va être amené à défendre Rudolf Abel, espion russe présumé, à une époque où le maccarthysme vient de se finir et où Staline de mourir, mais l'esprit de toute l'Amérique est encore cantonné à la peur absolue du Rouge, ennemi absolu. Un espion présumé tout aussi romantique, qui n'a besoin pour vivre que de toiles, de pinceaux et de cigarettes, et aussi engoncé dans ses principes et sa loyauté que peut l'être Jim Donovan.

Et pendant près d'une heure, le film montrera donc le combat perdu d'avance de Tom Hanks pour octroyer à son client une véritable défense, dans un pays où celui-ci est désigné comme l'ennemi public numéro 1. Une heure durant, ce bien brave avocat défendra les principes-mêmes de la Constitution américaine, évoquera des vices de procédure et subira la vindicte populaire, et même familiale, pour avoir voulu défendre un "traitre". Mais si Rudolf est sans doute un espion, il n'est pas un traitre, puisqu'il refuse de donner la moindre information ou de trahir la possible mission pour laquelle il fut envoyé aux États-Unis. Donovan fait un tout autre job, mais ils partagent cette même loyauté vis-à-vis de leur emploi, et se respectent beaucoup mutuellement pour cela. Tandis que même le juge finira par être partial, puisque la défense de la sécurité autorise évidemment à quelques manquements aux droits fondamentaux d'un pays (et je le mets en gras parce que c'est sans doute le message le plus "subtil" du film, et qu'il tombe très à propos en ce moment-même) et que la presse entière soutiendra ce point de vue. Et ça renforce évidemment l'aspect romantique de Donovan, l'homme qui défend la Justice, même s'il doit pour ce faire défier son pays tout entier !

Et sur le papier, ça fonctionne bien, mais concrètement, le film est beaucoup trop prévisible. Dans les réactions des personnages qui semblent toujours caricaturales, dans l'évolution du script qui rend prévisible tous les retournements de situation (

au moment où Abel est condamné, Donovan évoque un potentiel échange de prisonniers, et JUSTE après on voit un vulgaire soldat se diriger vers l'URSS, que pourrait-il donc se passer ? ; sa famille s'inquiète de la réputation qu'ils pourraient avoir dans le quartier, et JUSTE après ils se font mitrailler et tout le quartier se réunit devant leur porte

) et dans la mise en scène qui grossit encore les traits de tous les personnages et rend beaucoup de dialogues assez pompeux (à l'exception notable de ceux entre Donovan et son accusé, très justes dans leur ton et touchantes). La critique de cette Amérique d'après-guerre obsédée par la crainte profonde des Communistes (enseignée-même dans les écoles de manière grotesque) et prête à absolument tout pour y faire face semble finalement assez facile, et les Américains semblent apprécier l'auto-flagellation avec quelques décennies de retard, comme on a pu le voir avec l'esclavage. Mais comme dans un bon film sur le Vietnam, si on veut montrer que les États-Unis se sont trompés, on va quand même un peu les dédouaner, et glorifier la richesse et la force de l'Amérique.

Et c'est quand Donovan se rend en RDA pour négocier l'échange de prisonniers que l'intrigue bascule, on passe d'un film critique sur la Justice à un film sur la diplomatie, et surtout, on va comparer deux mondes très distincts : l'Occident capitaliste et garant des Droits de l'Homme aux pays de l'Est, communistes et plus proches du failed state que de l'État de droit. Le procès de l'aviateur américain est expédié dans un Tribunal inquiétant où le juge parle avec force sur un ton monocorde et cérémonieux qui évoque bien la dictature, là où les Américains avaient été bons au point de fournir un véritable avocat intègre à leur ennemi public numéro un. On voit ensuite que les Soviétiques font régner la terreur, tirent sur les gens qui veulent fuir, arrêtent des innocents, laissent des zones de non-endroit éclore, font des interrogatoires musclés à leurs prisonniers et disposent de luxueux bâtiments alors que le peuple semble vivre dans la misère (puisqu'ils n'ont pas voulu reconstruire Berlin).

A son arrivée à Berlin, Donovan rencontre la famille de Rudolf, qui fleure bon le cliché des gentils barbares : ce sont des gens un peu rustiques et simples d'esprits, mais sincèrement gentils, dans leurs beaux habits traditionnels de pauvres. Et lui en bon Américain civilisé avec sa veste de la 5th Avenue, viendra leur apporter non pas la démocratie, mais la Justice (c'est déjà ça). Les enjeux changent totalement dans cette deuxième partie, on rentre plus dans le registre de la diplomatie, et l'avocat spécialiste en assurances va en sus vouloir récupérer un étudiant américain innocent ramassé sur le tas, tentant donc d'extrader deux prisonniers, avec seulement un comme monnaie d'échange. Cependant, les relations entre la RDA et l'URSS sont complexes, les premiers reprochant aux seconds de les traiter comme des vulgaires valets, et de ne pas assez oeuvrer pour leur reconnaissance internationale (la RDA n'étant pas reconnue comme un État aux yeux des États-Unis). Les Soviétiques se fichent effectivement du sort des Allemands de l'Est, et leur seule préoccupation est l'image qu'ils renverraient en procédant à cet échange, et ce qu'ils peuvent y gagner. Donovan, faisant équipe avec la CIA malgré lui, va donc rencontrer toutes les parties pour tenter de leur vendre son ancien client. Encore une fois, la thématique est intéressante, mais sous-exploitée et elle donne lieu à un scénario assez prévisible et plutôt plat, les enjeux sont trop vite cernés, les divers obstacles sur la route de Donovan ne semblent jamais vraiment inquiétants et le film ne parvient jamais vraiment à établir une certaine tension ou un peu de suspense.

On montre bien, encore une fois, que la CIA n'est pas une institution de charité chrétienne, quand elle préfère sauver le soldat lâche plutôt que l'étudiant prometteur et innocent (le militaire >< le savoir, l'avenir), et que le chef passe son temps à engueuler Donovan pour son excès de principes ou d'espoirs en l'humanité. Et que les Communistes sont quand même des crapules (ça on insiste bien), ils mettent des gens arbitrairement en prison et font régner la peur dans les rues. Encore une fois, rien de très profond ou d'original, et c'est ce que je reproche beaucoup à ce film : il a pas mal de potentiel, aborde des chouettes thématiques, mais ... il n'approfondit rien, reste en surface et propose des critiques assez superficielles de tout ce dont il parle. La seule chose vraiment glorifiée, c'est la bonté et le vrai sentiment de Justice de ce brave Donovan, citoyen relativement quelconque, engagé dans une mission extraordinaire de sauvetage d'otages, passant d'ennemi public numéro 2 à héros de la nation. L'American Dream, autrement.

C'est dommage, Spielberg aurait pu approfondir les tensions entre Russes et Allemands, en quoi un tel État avait besoin de reconnaissance ou comment celui-ci était perçu par sa propre population, il aurait pu mettre davantage l'accent sur le dilemme entre Pryor l'étudiant brillant, curieux et cosmopolite et Powers, l'aviateur qui a "trahi" son pays en ne se faisant pas exploser, il aurait pu éviter cette scène de fin ridicule du héros réhabilité par les siens et arrivant à la fin de sa quête. En fait, ce que je reproche à ce film, c'est d'être trop centré sur un personnage et d'aborder tout le reste de manière assez superficielle, alors que le dit personnage, aussi sympathique soit-il (malgré son air angoissé les 3/4 du temps) reste très caricatural, archétypal du vrai héros moral.

En soi, c'est un film honnête, qui se laisse suivre, mais qui ne surprend jamais, qui émeut de manière un peu grossière et qui sous-exploite un peu tout ce à quoi il touche. Mais ça fait un honnête divertissement de Noël, où tout se finit bien dans le meilleur des mondes. Ou presque.

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