Magie du cinéma

Avis sur Le Prestige

Avatar Kalopani
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Abracadabra, Christopher Nolan fait son apparition à Hollywood ! Le cinéaste britannique n’a eu besoin que de quelques tours de prestidigitateur (Insomnia, Batman Begins) pour ouvrir les portes des grands studios américains, comme la Warner notamment, et satisfaire ainsi son appétit artistique : s’il se pare des atours du blockbuster distingué, il n’en oublie pas pour autant ses aspirations profondes. Son cinéma premier, celui qui nous fut dévoilé dans Memento, se réinvente tout simplement sous une forme plus clinquante, ornant sa démarche réflexive des dorures du spectaculaire. L'illusion est alors presque totale.

Une illusion dont l’intégrité s’avère précieuse, puisqu’elle offre au spectacle sa pérennité et au spectateur le doux plaisir de s’être fait mystifier. Le Prestige, adapté d’un roman de Christopher Priest, devient ainsi l’occasion rêvée pour Nolan de rappeler à tous sa propre conception de l’art, en creusant la filiation qui existe entre cinéma et magie, cinéastes et magiciens. L’histoire en elle-même, assez basique (la rivalité obsessionnelle entretenue par deux magiciens), n’est qu’un prétexte pour réaliser un véritable tour de magie : en mettant en parallèle les règles de la prestidigitation avec celles de la tragédie (exposition, nœud dramatique, dénouement), en nous donnant l’impression d’évoluer en terrain conquis (on accède aux coulisses du spectacle, on retrouve les codes cinématographiques habituels), Nolan nous donne l’illusion d’assister à un film ordinaire afin de mieux nous berner.

Une démarche qui nous est perceptible dès les premiers instants, avec ce prologue qui s’ouvre sur une question destinée aux spectateurs : “avez-vous bien regardé ?”. Ou tout du moins, avez-vous bien compris que l’illusion est plus importante que la résolution du mystère ? La réalité est bien souvent décevante, tandis que la magie ne l’est que rarement. L'énonciation des règles, sur lesquelles se forgent les tours de magie, parle d’ailleurs en ce sens : “le prestige”, qui vient clore le spectacle, provoque les applaudissements en faisant perdurer le mystère ou les illusions. La magie, lorsqu’elle existe, ne se situe jamais sur scène ou dans les coulisses, mais plutôt dans les travées de la salle, lorsque des spectateurs non dupes goûtent soudainement à l’émerveillement, retrouvant l’espace d’un instant leur âme d’enfant.

Pour ce faire, Christopher Nolan porte une attention toute particulière à la Promesse, phase du tour durant laquelle l’artiste met en confiance le public en lui présentant une situation dite ordinaire. L'introduction installe certes les personnages, le cadre et les enjeux (la compétition entre les magiciens Alfred Borden et Robert Angier, le monde du spectacle dans le Londres du 19e siècle), mais permet surtout d’appâter le chaland en lui promettant du classique soyeux et raffiné. L'image, comme son anagramme l’indique, devient ainsi l’amorce élégante au tour de passe-passe à venir : s’appuyant sur le travail de Wally Pfister, son fidèle chef op, Nolan fait perdurer le style visuel sophistiqué de ses films précédents. Les obscurités et les lumières étranges imprègnent le décor d’une noirceur reflétant celle des différents protagonistes. Plus les personnages sont gagnés par la folie obsédante, plus le film chavire dans le gothique teinté de fantastique. L’univers classique, ainsi corrompu, se dissout progressivement et fait glisser le spectateur vers l’inattendu.

Pour que cela puisse arriver, avec la phase dite du Revirement, Christopher Nolan s’aide de la plume de son frère Jonathan pour revisiter son propre style de narration. Le public étant dorénavant aguerri au récit à la chronologie éclatée, il se doit de voir plus grand et opte pour une multiplication des tours de passe-passe narratifs. On soulignera, par exemple, l’efficience du montage qui fait communiquer entre elles les époques et les situations, ou encore le remarquable travail d’écriture qui permet soudainement de superposer les points de vue (un personnage se plongeant dans les écrits de son rival provoque une véritable ambiguïté narrative : qui nous raconte l’histoire ? Où se situe la vérité ?). Bien sûr, la récurrence de cette structure ne passe pas inaperçue et donne au film un aspect un peu trop mécanique. Malgré tout, l’efficacité du récit n’est pas remise en cause : les interrogations et les doutes abondent dans l’esprit du spectateur, notamment lorsque le virage du fantastique est franchi en explorant le développement technologique de l’époque (les recherches dans le domaine de l’électricité et les expériences improbables qui en résultent).

Seulement, la réussite d’un tour est intimement liée à celle du prestige, ce moment délicat qui doit bluffer et émerveiller le spectateur. Et malheureusement, dans le cas présent, le coup de théâtre final s'avère assez décevant, même pour celui qui ne l’a pas vu venir. Le problème en réalité est double ! Tout d’abord Nolan, dans sa volonté de surprendre son spectateur, va aller à l’encontre de ses propres habitudes : plutôt que de façonner un véritable twist final, il opte pour un monologue où résonne son propre amour pour la magie du spectacle et bien sûr du cinéma. Et on le sait bien, dès qu’il y a des mots et des explications, le mystère s’envole et le tour perd de son intérêt. Mais cette fin, malgré tout, aurait pu fonctionner si le film avait pu se doter de la même épaisseur psychologique que le livre, en creusant plus profondément la thématique de la gémellité. Mais là aussi Nolan passe un peu à côté de son sujet, en négligeant le fond au profit d’une forme clinquante, faite de chausses trappes et de coups d’éclat. Une réussite mitigée qui est à l’image de sa distribution, où les belles performances d’acteur (Christian Bale, David Bowie) en côtoient d’autres beaucoup moins convaincantes (Hugh Jackman).

Si le magicien Nolan n’a pas fait du Prestige un chef-d'œuvre, son sens de la narration et son travail sur l’image suffisent à rendre le spectacle proposé pour le moins plaisant et divertissant.

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