Petit manuel d'horreur scénaristique

Avis sur Le Rebelle

Avatar Philistine
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Tout d'abord, je me fous d'Ayn Rand, et puis je la conchie. Avant de voir le film, je n'avais jamais entendu son nom, après l'avoir vu, je ne veux plus jamais l'entendre. The Fontainhead (Le Rebelle) est une véritable horreur scénaristique, de celles auxquelles on peut mettre la note la plus basse sans hésiter une seconde. Non seulement la construction narrative du film est absolument abominable, les répliques échangées toutes plus grossières les unes que les autres, mais en plus le fond moral est abject.

C'est dire : ce film est si mauvais que je ne suis même pas sûre de le déconseiller. Il constitue en effet une somme, une sorte de petit manuel de tout ce qu'il faut absolument NE PAS REPRODUIRE A LA MAISON.

On vous présente un architecte moderne, cool, qui a de la suite dans les idées (Howard Roark), et toutes les personnes qui le croisent l'avertissent qu'il ne parviendra jamais à percer. Parce que ce que le public veut, nous dit-on, c'est de la merde, ce sont des buildings qui rappellent les Anciens, avec des petits ornements et dorures. Tous plus cyniques les uns que les autres, les commanditaires apprécient bien la valeur du travail de notre petit architecte génial, mais ils haïssent le génie. Bien sûr, un tel discours sur la haine du génie et la volonté de complaisance dans la médiocrité pourrait être traité de façon humoristique, mais ici l'hyperbole ultra grossière est au service d'un discours extrêmement sérieux. Registre : tragédie. (Il ne s'agirait pas de prôner le modernisme jusqu'au bout, quand même, faisons ça à la sauce Aristote...)

Avec tout cela, vous l'aurez compris, la fin de l'histoire consiste en la victoire de l'architecte moderne sur le monde. Il a cru en lui et on a fini par croire en lui aussi, il y aura toujours des gens pour venir apprécier le génie. Optimisme élitiste et dégueulasse pour ce film qui tape sur le doigt des foules sans jamais pénétrer dans l'intimité de ceux qui la constituent. On se rappelle en pleurant de La Foule, du même Vidor qui réalise l'abomination Le Rebelle. Dans La Foule, précisément, tout le dessein du film est de pénétrer au sein de l'intimité d'un individu parmi cette foule qui peuple les rues. Contradiction suprême, donc : ici, on nous explique que les gens, la foule, c'est de la grosse merde, qu'ils ne veulent rien d'appréciable, et donc on leur donne en pâture de la grosse merde. C'est eux qui l'ont voulu, c'est eux qui achètent le journal, ben oui. Car Le Rebelle tente de parler du journalisme en parallèle de l'architecture, de la vie d'un pauvre fondateur de journal qui a toujours décidé d'écrire de la merde dans ses colonnes. La seule fois où il décide de changer d'attitude, pour défendre notre héros architecte qui est devenu son ami, on essaie de nous le vendre comme étant lui-même un héros (bravo ! tu fais enfin un truc normal dans ton journal ! sauf que c'est pour des raisons personnelles !) et je déteste qu'on héroïse artificiellement des mecs qui ont un fond absolument pourri, mais en plus, bien plus grave : le journal qui ne se vend pas. Quand on se met à écrire des choses vraies, le bas peuple dégueulasse ne suit plus, puisqu'il se complaît dans la merde, au cas où vous l'auriez oublié, et inutile de tenter quoi que ce soit pour l'éduquer. Excusez mon optimisme, mais malgré mes quelques moments « putain de veaux », je crois qu'on vaut quand même mieux que ça, et d'ailleurs ce ne sont pas les horreurs néo-classiques qui sont restées jusqu'à aujourd'hui, mais bien les bâtiments modernes, essentiellement modernes.

Avec cela, les dialogues sont écrits par un certain Jack Daniels qui porte assez bien son nom et nous offre un bouquet de répliques probablement glanées à la buvette du marché, d'une grossièreté grisante. Le film se résume globalement en « je suis bon » contre « je suis mauvais ». Inutile de citer une réplique, ce serait la mettre en valeur alors qu'absolument TOUTES les répliques sont horripilantes. On a aussi droit à un milliard de clichés écoeurants type « le mec qui fait des édifices géniaux mais n'est jamais apprécié de son vivant et déconseille à son apprenti de suivre sa voie au moment où il meurt dans une ambulance suite à son alcoolisme prononcé (mais qui n'était pas vraiment sa faute vu qu'il était incompris et malheureux) » ou « le concurrent qui est médiocre et a beaucoup plus de succès dans ce monde de chiens se la pète » suivi de « le concurrent médiocre n'a finalement plus de succès et vient pleurer auprès de l'architecte génial pour trouver du travail ».

Pour couronner le tout, une histoire d'amour inintéressante et stupide au possible. C'est impossible à résumer tellement c'est grotesque. Non, attendez, j'essaie : donc Dominique Francon rencontre Howard Roark quand il devient ouvrier parce qu'il n'a plus de quoi vivre (il vient de refuser un projet en tant qu'architecte parce qu'il est décidément tellement intègre, pourtant il savait qu'en refusant il serait ruiné). Ils échangent un regard et hop! ils sont amoureux. Elle le fait venir chez lui mais il lui résiste, elle le cherche en vain. Finalement, ils se recroisent par hasard ! Eh oui, en effet, Dominique est rédactrice à la bouse de journal cité plus haut, elle aime beaucoup le travail de Howard Roark et elle a dû démissionner parce qu'elle souhaitait justement le défendre. Oh ! Incroyable, cet ouvrier dont elle s'était entichée est précisément Howard Roark ! Ensuite elle essaie de l'empêcher de continuer sa carrière parce que ça va vraiment lui faire du mal d'essayer de percer, vu qu'il va forcément rater (pourtant il vient d'avoir un succès, mais bon, on va faire comme s'il ne s'était rien passé et on va faire en sorte que cet argument pseudo-moral devienne une raison suffisante pour ne pas vivre une histoire d'amour tout de suite, parce que les règles du scénario nécessitent qu'on crée un faux effet de suspense), ils se promettent de se retrouver s'il réussit, etc.

Le film se termine sur un passe-passe logique que je trouve personnellement immonde. Donc, en fait, Howard Roark a proposé un projet mais celui-ci est compromis (le terme « compromission » est employé à outrance tout au long du film, peut-être Jack Daniels avait-il parié une bouteille de whisky qu'il parviendrait à le placer au moins 100 fois en 2h de film – ah, oui, parce que le film fait 2h, au fait) au dernier moment par des commanditaires vraiment méchants. Ils ont rajouté des balcons. Mécontent, Howard Roark fait dynamiter le chantier. A ensuite lieu son procès au cours duquel le spectateur est pris à partie du côté de l'architecte : oui, il a raison, on doit respecter son projet de bout en bout, et tant pis que le mec ait dynamité un bâtiment de logements qui aurait accueilli des centaines de personnes, c'est un héros. Un héros de l'individualisme. L'aspect social est complètement évacué, on doit accepter l'éloge d'un architecte-artiste qui fait son métier pour lui et non pas pour ceux à qui il destine son architecture. Et on est censés croire que c'est un bon architecte. Que Vidor veuille défendre cette thèse pour le cinéma, ça me paraît déjà extrême, mais on peut en discuter. Qu'il ait l'imbécillité d'accepter de la défendre pour un architecte, ça me dépasse. L'architecte est au service du peuple, il ne peut pas agir seul. C'est précisément l'intérêt du métier.

Au passage, les acteurs sont très mauvais, mais on ne peut pas leur en vouloir, vu comment ont été écrits leurs personnages. Ayn Rand a pensé que pour rendre le maître de Howard Roark et Dominique Francon plus profonds, il serait bon d'en faire des personnages paradoxaux, ce qui a visiblement déconcerté les interprètes. Patricia Neal, poseuse et sans finesse, qui incarne Dominique Francon, fait la tête du début à la fin du film. Quant à Gary Cooper, qui joue le rôle phare, il arrive même à être plat, dans ce rôle où l'obstination et l'arrogance doivent le caractériser. Implacable, ne laissant aucune ouverture pour la sympathie, ce personnage est un tel archétype de l'artiste jusqu'au bout des doigts qu'il ne faudrait visiblement pas qu'on l'apprécie pour autre chose que pour son art. (Or, comme je vous ai dit, ce n'est pas moi qui vais l'apprécier pour son art...)

Je sais que tout ce que je viens de dire a forcément fait un peu rire votre petit moi intérieur, parce que ce film est inimaginablement risible. N'oubliez pourtant pas que RIEN de ce que j'ai cité n'est traité une seconde sous la forme de l'humour. Tout cela est rigide, sérieux, et aberrant.

ADDENDUM : bien clémente que j'étais, ayant vu le film avant-hier, j'en avais oublié le présent du visionnage, rendu insupportable par une musique OMNIPRÉSENTE. Mais quand je dis omniprésente, je ne mâche pas mes mots : il suffit que les personnages, qui ne racontent que des conneries, se taisent un quart de seconde, pour qu'elle retentisse de plus belle, venant mimer leurs émotions. C'est au point qu'on se croirait dans un film muet à la bande-son immonde dans lequel on aurait rajouté quelques lignes de dialogue postérieurement. (On est en 1949, ça fait seulement une vingtaine d'années qu'on fait des films entièrement parlants...)

Alors maintenant que je vous ai parlé de cette mélasse, j'aimerais comprendre pourquoi elle a une moyenne de 7,5 pour 89 avis sur le site. Franchement.

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