De la perfection de l'art samouraï

Avis sur Le Sabre

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Là où Tuer se distinguait par son esthétique élégante et toute en retenue, conforme à une certaine imagerie traditionnelle du Japon médiéval, Le sabre frappe par sa simplicité et son épure formelle qui n'a d'égale que sa richesse thématique, ainsi que par l'énergie débordante qui émerge des combats de Kendo, qui fonctionnent en étrange décalage avec les 60's, basées sur des valeurs visant l'ouverture, mais signes aussi de relâchement et de déliquescence morale. Une fois de plus, Misumi met en scène un marginal, un inadapté, et ce qui est passionnant à suivre, c'est de voir à quel point son protagoniste principal qui a décidé de suivre la voie du sabre de la manière la plus radicale qui soit, est tour à tour admiré et détesté, tant par ses partenaires d'entrainement, par son maître, que par une femme qui symbolise aussi son intégrité par la résistance qu'il lui offre tant physiquement que moralement.

Et encore une fois avec Misumi, la mise en scène est au service de son sujet. Par le choix du noir et blanc et de l'abandon de l'esthétisation en tant que telle, elle représente en effet parfaitement l'état d'esprit de Kobuku, totalement pris par sa quête de simplicité, de pureté, et de perfection (comme en témoigne ce plan en intro d'un soleil lumineux mais éblouissant sous lequel Kobuka s'entraîne), véritable samouraï des temps modernes, admiré pour les uns en rapport avec une force de caractère apparemment indéfectible (mais on verra qu'il n'en est rien), austère et inhumain pour les autres ("les compromis sont pour les faibles"). Plus qu'une posture archaïque et passéiste comme le croient certains de ses pairs, il s'agirait plutôt là du désir de faire "un" avec son art le plus sincèrement possible. Et ce qui est aussi très intéressant et étoffe encore un récit décidément très riche, ce sont justement toutes ces confrontations entre ce présent (représenté notamment par son rival) où on peut y ressentir tous les maux de la jeunesse japonaise d'après-guerre (l'inquiétude par rapport au futur, les moeurs qui tranchent avec ces vieilles traditions qui n'était pas forcément meilleures en soi), et ce passé un peu idéalisé mais qui demeure pour Kobuku un dernier rempart contre tous ces changements qui devaient apparaître comme un véritablement choc pour ce pays dont les frontières ne se sont ouvertes que récemment.

A mes yeux, Misumi réalise ici tout simplement son film le plus complet et le plus passionnant sur la voie du sabre et son système de pensée (un sujet qui lui tenait vraiment à coeur), sans fausse nostalgie ou complaisance tant avec le passé qu'avec son propre temps, et marqué par une conclusion qui signe tristement la fin d'une époque et d'une mentalité, le tout sans faillir à ses ambitions formelles, plus discrètes que ce à quoi il nous a habitué, mais non moins percutantes et riches en symboles.

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