Haneke a filmé mes voisins

Avis sur Le Septième Continent

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Il m’arrive quelquefois d’ouvrir les volets, m’accouder sur le rebord de ma fenêtre et contempler le monde extérieur. A mon grand désarroi, point d’étendues sauvages à perte de vue. Non, seulement une ruelle en contrebas, inexorablement déserte. Parfois, je surprends un vieillard, toujours le même, occupé à promener son clébard et son ennui. En face, s’élève une bien belle baraque, propriété d’un charmant couple de quadragénaires, le genre bien sous tous rapports. Je ne suis pas voyeur, loin de là, mais comprenez-moi, lorsque la seule vue qui s’offre à vous est un jardin et une partie du salon de vos voisins, difficile d’esquiver un coup d’œil furtif de temps à autre. Malgré moi, je connais donc l’emploi du temps de la petite famille sur le bout des doigts, madame va chercher les mioches à l’école, monsieur rentre du boulot, dîner à 19h tapantes, fermeture du store électrique à 20h. Le rituel se poursuit inlassablement depuis bientôt dix ans, sans extravagance, sans heurts. Jamais.

Si je me permets d’évoquer l’insipide quotidien de mon voisinage, c’est qu’il est précisément question de cela dans Le Septième Continent. L’histoire d’une famille empêtrée dans les habitudes d’un quotidien rouillé jusqu’à l’os. La vie consiste à reproduire inlassablement les mêmes gestes du matin au soir. Le réveil, la lampe de chevet, enfiler ses chaussons à la sortie du pieu, d'abord la jambe gauche, toujours, chaussette, chausson. Puis la jambe droite. Toujours. Le soir venu, l’épouse borde sa fille, on récite la prière puis direction le lit conjugal pour la relation sexuelle hebdomadaire, deux coups de reins machinaux puis dodo. Et demain ? Il s’agira de recommencer la triste mascarade. Ad vitam aeternam. Haneke s’est-il inspiré des braves gens qui habitent en face de chez moi pour concocter son œuvre ? Peu de chance, je vous l’accorde, pourtant le bonhomme maîtrise son sujet. Ce dernier capte les gestes de ses personnages avec une telle distance, une telle froideur que la déshumanisation est totale. L’ennui laisse place au malaise. L’atmosphère devient oppressante, glaciale, digne d’une soirée hivernale au bord du lac Baïkal.

Alors que tout espoir paraît consumé, le couple atteint le point de rupture, survient l’échappatoire. Le fameux septième continent, idéal représenté sous la forme d’un paysage paradisiaque, loin de toute civilisation. Une sublime image de carte postale qui ne tarde pas à se métamorphoser en véritable cauchemar. La rébellion est stérile, le couple pathétique jusque dans la fuite. Ultime soubresaut de cadavres rongés par le néant. Là encore, l'autodestruction est un "spectacle", non plus celui du paraître mais du disparaître. Et que dire de cette scène finale dans laquelle Haneke, grâce à un habile jeu d’écran, nous place dans le rôle de l’époux vautré devant sa télévision. Le spectateur est alors face à lui-même. Que va-t-il faire une fois le générique terminé ? Je vous le donne en mille. Éteindre la télévision, regagner son plumard en attendant le hurlement du réveil à l’aube prochaine. Car demain, il est question du métro, du boulot et du dodo. En fin de compte, moi qui juge sans vergogne le quotidien atrocement morne de la famille d’en face, je ne vaux peut-être pas mieux qu’elle. Me revient alors en tête une citation de Louis Calaferte, je vous en fais part, c'est cadeau :

« Dis-moi que tu préfères la mort terrible à l’indifférence. A la froideur paisiblement égoïste de cette légion de larves qui ne font que manger, boire, dormir et baiser prudemment leurs femmes, douillettement cloitrés dans leur aveuglement. Craignant par-dessus tout d’ouvrir les yeux. »

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