L'implacabilité du destin

Avis sur Le Temps de l'innocence

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Le temps de l'innocence est une adaptation filmique du livre éponyme paru soixante-dix ans plus tôt en 1922, rédigé par Edith Wharton, récompensée par la suite du Prix Pulitzer. Edith Wharton était alors la première femme à obtenir ce prix prestigieux, équivalent du Goncourt par chez nous qui a entre autres était attribué à Harper Lee pour Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur. Pour son long-métrage, Martin Scorsese a choisi de mettre en avant son origine littéraire en mobilisant plusieurs procédés tout au long de l'histoire ; une voix off, féminine y détaille minutieusement le New York de la fin du 19ème siècle à travers la haute société qui y sévissait alors. Manières, conventions sociales, grands plats et rapports de force sont ainsi disséqués dans des descriptions fourmillantes d'anecdotes. D'emblée, nous savons déjà tout sur ce petit monde : un tel est notoirement connu pour être volage, un autre pour occuper ses journées à cancaner dans tous les sens, un autre encore fait office de juge impartial dans des désaccords a priori insolvables. Mais ceux qui nous intéressent le plus, ceux sur qui le récit va se focaliser sont au nombre de trois : Newland Archer, sa promise May Welland et la cousine de celle-ci, la comtesse Ellen Olenska.

Newland Archer, incarné par Daniel Day Lewis est l’archétype du chevalier blanc, de l’homme qui se sent personnellement investi d’une mission : celle de sauver de la damnation sociétale une pauvre âme esseulée, la comtesse Olenska en l’occurence. Madame la comtesse, bafouée par un mari volage qui préférait les cocottes françaises à sa jolie femme, a fini par se résoudre à rentrer à New York, sa patrie d’origine pour retrouver sa famille et son entourage dont elle croyait qu’ils l’accueilleraient à bras ouverts. Malheureusement, Ellen possède deux défauts : être une femme, et ne pas savoir se cantonner à ce rôle qui lui est imposé tel un cilice. Sans allié, mis à part ce cher Newland Archer, ses croyances vont peu à peu s’effondrer jusqu’à ne lui laisser d’autre choix que celui de retourner vers son comte, car personne ne pourra l’aider éternellement. Dans toute fiction, le chevalier blanc est mis en lumière comme un individu dont seul l’altruisme le pousse à sauver sa gente dame. Néanmoins, dans la plupart des cas le chevalier repart très souvent avec une belle récompense à la clé, qui peut être au choix la main de la dame, son affection, son amour, ou la reconnaissance de son maître a minima (quand on sait que les relations de la chevalerie étaient à l’origine homo-sociales, cela remet les choses en perspective). Le court de l’histoire ne déroge en rien à la règle : Newland sauvera Ellen, et cherchera forcément à avoir son affection, à lui arracher au moins un baiser.

Le temps de l’innocence est avant tout une histoire de faux-semblants, à l’image même de l’affiche du film, où on voit deux personnes transies d’amour, pendant que la troisième béquille du triangle, fiancée au visage angelin ne se douterait de rien. Quand le spectateur voit cette affiche, entend pendant les dix premières minutes du film toutes les coquineries qui ont lieu dans ce groupe, il ne peut s’empêcher de se dire que l’ensemble promet de faire dans la bourgeoisie sulfureuse. Et c’est là que Martin Scorsese nous induit magistralement en erreur : en tout et pour tout, la chose la plus sexuelle que nous auront à nous mettre sous la dent sera le pied de Michelle Pfeiffer, embrassé avec frénésie par Daniel-Day Lewis. Et encore, le pied est enfermé dans une babouche, en satin blanc cassé. L’érotisme pourtant est à ce moment-là à son point culminant, moment chargé d’une tension incroyable agrémenté depuis le départ.

Un pied embrassé, un baiser à la volée, ce sera tout ce que Newland Archer retirera de sa maîtresse. Les apparences sont reines dans un monde qui n’est pas celui qu’il semble être. Ellen Olenska, malgré ses questions remplis de sous-entendus ne cherche pas à arracher Newland à May pour assurer sa sécurité personnelle et financière, parce que cette dernière est sa cousine. Allumeuse, non, à l’écoute, oui. Newland n’est pas non plus un Robin des bois, malgré ses « idées nouvelles » : la voix narratrice l’annonce au préalable, Newland Archer est quelqu’un qui jouit d’une excellente réputation auprès de ses pairs parce que ceux-ci savent qu’il restera toujours dans le rang. Et malgré ses intentions, la naissance de sa mélancolie, il n’en demeure pas moins un lâche qui ne se battra pas pour celle qu’il aime véritablement. May, jouée par Winona Ryder, considérée comme une  femme enfant à « l’esprit creux » par son fiancé n’est enfin pas entièrement dupe, sachant pertinemment que son idylle n’a rien du conte de fées.

Il n’y a pas de pot cassé, d’assiettes fracassées contre le mur dans Le temps de l’innocence. Le drame amoureux, non tragique est géré par une main glissée dans un gant de velours, jusqu’à ce que le court des choses reprenne sans effusion de sentiments. Sans être sanglant ou choquant, ce film reste un modèle de premier choix dans la suggestion d’un érotisme lancinant.

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