La maladie de Lime

Avis sur Le Troisième Homme

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Une ville, des plans obliques et quelques notes de musique pour une légende du septième art.

Cité régulièrement parmi les plus grands chefs-d'œuvre du film noir et du cinéma Britannique, "The Third Man" a tout du classique qui a su traverser les temps grâce à une réputation quelque peu flatteuse. Que ce film soit d'excellente qualité, je suis le premier à l'admettre comme en témoigne ma note, mais de là à le classer parmi les toutes meilleures œuvres du septième art, cela me paraît un tantinet excessif ! Mais voilà, "The Third Man" est entré dans la légende du cinéma grâce notamment à sa musique, ces quelques notes de cithare sont devenues extrêmement célèbres par-delà le monde et contribuant fortement à la réputation du film. Il faut dire que la musique d'Anton Karas, illustre inconnu, est absolument délicieuse et s'accommode très bien avec l'univers désenchanté de l'œuvre. Plus qu'une simple signature, cette BO fait partie des plus fameuses du cinéma, elle est de celles qui marquent durablement l'imaginaire comme pour un "2001: A Space Odyssey" ou "C'era una volta il West".

Autre élément caractéristique du film, et pas des moindres, ce sont ces fameux plans obliques que l'on retrouve dans pratiquement chaque scène et qui donnent à la réalisation de Reed un style tout à fait particulier. Bien sûr le procédé permet de bien retranscrire à l'écran le sentiment d'un monde qui part de travers, où tout est désordonné, bancal, où nos repères habituels et notre rapport à la morale sont perturbés. Si l'intérêt de ces angles de vue est indéniable, leur profusion est par contre discutable ! Je veux bien que dans les années 40 ce style soit innovant mais honnêtement, il devient vite lassant, l'utilisation de ce procédé dans certaines scènes me paraissant tout à fait superflu. En plus cela rajoute de la complexité à une histoire qui me paraît inutilement complexe ! L'écrivain Graham Greene écrivit spécialement le scénario pour le film et il a l'art et la manière de compliquer inutilement une intrigue assez simple. Un peu dommage tout ça, un peu de simplicité (visuelle et narrative) aurait été profitable d'autant plus que le film est bâti sur un faux rythme lors de sa première partie et l'intrigue ne prend véritablement de l'ampleur qu'à partir de l'entrée en scène de Harry Lime, interprété par un excellent Orson Welles, mais qui n'intervient qu'à la moitié du métrage. La première partie est quant à elle moins passionnante, Reed plaçant progressivement ses pièces sur l'échiquier et faisant mener son enquête par un Holly Martins qui s'avère être un héros fort sympathique mais un peu mollasson. Heureusement la seconde partie rattrape le tout, plus prenante, plus inquiétante, plus glaçante, faisant de "The Third Man" un film noir d'excellente qualité qu'il serait dommage d'oublier ou de réduire simplement à sa musique.

Pour moi le coup de génie de Carol Reed est d'avoir su parfaitement exploiter le potentiel unique du Vienne d'après-guerre ; plus qu'un banal décor, la capitale Autrichienne devient le personnage principal du film, son architecture élégante et majestueuse, héritée d'un passé prestigieux, côtoie une réalité sordide faite de drame et de ruines, l'image de cette ville historique défigurée par la folie de l'homme (le nazisme) devient le symbole de l'état du monde au lendemain de la guerre, où le doute et la désillusion ont eu raison des grands principes moraux. Reed utilise à merveille les qualités de l'expressionnisme allemand pour plonger cette ville dans une ambiance sombre et oppressante rappelant fortement celle de "M le maudit". Le noir & blanc superbe, la photographie magnifique de Robert Krasker, donnent tout son cachet au film ; les jeux des lumières, ces grandes ombres qui apparaissent subrepticement alimentent notre imaginaire et nous donnent l'impression d'un danger imminent, pouvant surgir à tout moment au détour d'une rue, au milieu des ruines. Le climat de désenchantement de la ville est d'autant palpable qu'il fait écho à l'opposition entre les deux personnages principaux ; Martins, celui qui croit naïvement à l'amitié, aux bonnes intentions et à un certain esprit chevaleresque qu'il défend dans ses livres, se retrouve bien désarçonné dans cet univers où seul les êtres cyniques comme Lime peuvent survivre ! " L'Italie sous les Borgia a connu trente ans de terreur, de sang, mais ça a donné Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. La Suisse a connu la fraternité et cinq cents ans de démocratie et de paix. Et ça a donné quoi ? Le "coucou" !". La célèbre tirade de Welles reflète parfaitement le climat de cette ville, de ce monde en ruine où les grands idéaux et l'héroïsme n'existent plus que dans les romans.

Au milieu de ce théâtre si particulier, les acteurs sont tous excellents : Joseph Cotten brille en héros un peu trop naïf, il est le parfait contrepoids au personnage de Welles qui signe ici l'une de ses meilleures prestations, il électrise la pellicule en apparaissant soudainement dans un éclair de lumière, et mène tambour battant les scènes cultes du métrage, la scène de la grande roue et surtout la course-poursuite dans les égouts de la ville. Alida Valli apporte la touche féminine à cette histoire, d'une beauté froide et mystérieuse, elle est l'héroïne parfaite pour un film noir, amoureuse de Lime, elle se rapprochera de Martins pour une relation forcément impossible. Pour les seconds couteaux, on retrouve les excellents Trevor Howard et Bernard Lee, c'est dire la richesse du casting.
Grâce à la qualité de sa mise en scène et son ambiance unique, "The Third Man" fait partie de ces classiques du film noir que l'on retrouve toujours avec plaisir, un grand film assurément.

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