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Avis sur Le Ventre de l'architecte

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Le quatrième long-métrage de Peter Greenaway (après The Falls, Meurtre dans un jardin anglais, Zoo) est moins excentrique que la moyenne, se laisse plus facilement appréhender pour mieux refiler sa nausée – celle d'un type en train de se désagréger. Potentiel futur père, le gros architecte (par Brian Denney – le shérif dans Rambo) voit pourtant sa puissance compromise sur tous les plans. Il a le sentiment de perdre sa femme, qui apparaît de plus en plus idiote, inculte et ingrate au long du film. L'inspiration s'étiole, les impressions sont lourdes, les sens obtus. Gavé mais exsangue, Brian plonge et rejoint brutalement les valeurs sûres tombées dans l'obsolescence (comme ces vieux croulants s'effondrant lors des réceptions entre barons et pantins de la haute société). Le film accompagne ce mouvement d'ensemble et les pitoyables efforts assortis avec emphase, en restituant cette lassitude mais sans céder à l'étourdissement.

L'humour noir et l'acceptation ('blasée') commandent le regard. L'animalité des humains est flagrante et contraste avec la grandeur des décors ; les passions basses et grasses ne gênent pas cependant, car Brian les a partagé et les convoite encore. De même, les multiples mesquineries qu'il subit ne suscitent pas de sentiment d'injustice, car elles soulignent sa décadence personnelle. Brian sort d'un jeu sûrement peu vertueux, mais auquel il a participé et où il se comporterait encore en égoïste jovial s'il le pouvait. C'est ici que se croisent des sentiments propres à l'exclusion (si elle n'est pas originelle ou 'viscérale' de quelque façon), à la vieillesse et à la dépression : les saletés dont on a pu se repaître apparaissent pour ce qu'elles sont une fois qu'on en devient les spectateurs passifs, privés de la capacité d'agir et d'en jouir. Il en va ainsi pour les délires ''cris de canard'' entre Wilson et sa femme : moches mais à la mesure des envies de Brian ; ils seraient indécents pour cette raison seule, mais Brian est trop conscient et abattu pour se raconter des histoires. Idem pour les splendeurs qu'on a pu commettre, ou mieux, incarner ; des visionnaires plus ou moins valides, mais sûrement pleins d'aplomb, eux, sont là pour faire le numéro, chargés comme il faut pour prendre la place et apporter les effets.

C'est pourquoi Brian est un artiste en panne et un animal en échec. Son gros bide, ses maux d'estomacs et le solde honteux de ses tentatives sexuelles le lui rappellent sans cesse. Il est à l'aise dans les ruines et se traîne dans les lieux de prestige, où les jeunes loups et/ou hédonistes tournent à plein régime. Cette morgue dépressive enlève l'attrait à tout ce qui est humain et ôte toute 'épaisseur' à des paysages, des œuvres ou des monuments édifiants autrement, lorsque la libido et l'énergie tournent encore. Une telle perspective pourrait rendre la séance assommante ou repoussante ; mais Greenaway instaure ce juste recul qui permet d'apprécier la morosité, penser voire éprouver selon elle, sans que l'on soit attaché à l'objet véhiculant cette disposition. Car Brian a au moins ce luxe de n'avoir rien à offrir, il nous fait le cadeau de s'abstenir de toute confession. Le spectateur observe sa déconfiture et a le loisir de l'éprouver, sans être impliqué ni violenté par des appels au secours, des tentatives de rebonds. Il ne sait plus s'enfuir et sa misérable réalité humaine en devient paradoxalement plus supportable. Il n'y a plus d'ivresse quand on est trop plein (et usé) pour se renouveler.

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