Le plaisir rare de regarder un film adulte avec des yeux d'enfant...

Avis sur Le Voyage de Chihiro

Avatar Eric Pokespagne
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A sa sortie, alors que les connaisseurs du genre avaient déjà été stupéfaits devant les chefs d'oeuvre que sont "Porco Rosso" et "Princesse Mononoké", et alors que les Studios Ghibli atteignaient l'apogée de leur créativité et de leur succès populaire au Japon, "le Voyage de Chihiro" avait été un triomphe critique sans précédent pour un film d'animation japonais : déjà lauréat de l'Ours d'Or à Berlin en 2002, il remportait également l'Oscar en 2003 du meilleur film d'animation, symbolisant l'ouverture (tardive) du marché américain à cette forme d'art pourtant radicalement "étrangère" (la version américaine du film comporterait d'ailleurs des dialogues explicatifs supplémentaires pour que le spectateur lambda ne soit pas trop perdu au milieu de cet univers aux codes tellement différents des nôtres...). Commercialement, "le Voyage de Chihiro* deviendrait en outre le plus grand succès mondial du cinéma japonais...

Même s'il est indiscutable qu'un esprit occidental cartésien sera (au moins un temps) dérouté devant la profusion d'esprits et d'êtres maléfiques (mais pas tant que ça...) qui vont accompagner la petite Chihiro tout au long de sa sortie de l'enfance, c'est rapidement la fascination qui l'emporte devant la richesse foisonnante de cet univers vertigineux. Bien entendu, imprégné de l'esprit shintoïste, le voyage initiatique de Chihiro ne s'abaisse jamais a une vision tranchée du bien et du mal (chacun des esprits étant tour à tour hostile et amical, dangereux et bienveillant...), ni à une opposition simpliste entre tradition et modernité : comme dans la plupart des films de Hayao Miyazaki, c'est dans la tension entre les extrêmes, et dans l'équilibre, même fragile, qui doit s'instaurer que se révèle la valeur des personnages, et l'espoir d'un monde meilleur. Car même si la critique de la société japonaise moderne, matérialiste et détachée du riche passé du pays, est clairement l'un des messages-clé du film, Miyazaki ne défendra jamais cette fameuse tradition, qu'il juge sévèrement pour son arrogance, son militarisme et surtout son mépris de la femme : comme dans la plupart de ses films, non seulement le personnage central, celui qui est capable finalement d'apporter l'équilibre au monde et de changer lui-même, est féminin, mais quasiment tous les êtres de pouvoir sont des femmes.

Cependant, même s'il est possible d'écrire des thèses universitaires sur "le Voyage de Chihiro" (certains l'ont fait...), ce n'est pas la signification symbolique profonde du film qui en fait un jalon de l'Histoire du Cinéma, c'est plutôt l'immense plaisir qu'il nous donne, encore et encore...

Pourquoi ressentons-nous une telle sensation d'allégresse devant plusieurs scènes du film ? Est-ce le fait que certaines sensations - quasi physiques, tactiles - ne nous avaient jamais été offertes auparavant au cinéma (bien entendu, la scène du train qui file dans la nuit sur la mer, conçue par Miyazaki comme l'apogée du film, est un moment de magie absolue comme le 7ème Art en a proposé bien peu...) ? Est-ce l'accumulation, jamais fastidieuse, et surtout jamais effrayante, de divinités monstrueuses et de situations fantasmagoriques qui nous console de tant de cauchemars enfantins comme de tant de films brutalement choquants ? Est-ce l'extraordinaire générosité de Miyazaki qui donne à chaque être la possibilité de montrer le meilleur et le pire de lui-même, loin du manichéisme de l'imaginaire occidental ?

Poème en prose, épopée proliférante, conte philosophique, roman d'apprentissage, "le Voyage de Chihiro" est tout cela à la fois et plus encore. Il restera probablement "l'acmé" de l’œuvre foisonnante de Miyazaki, sans doute parce que celui-ci, tout au long du film, nous offre cette unique opportunité de nous émouvoir, non pas de ressorts mélodramatiques trop empruntés, mais face à de simples plans, immobiles ou fluides, de ces plans "jamais vus" : "l'expérience cinématographique totale" offerte par "le Voyage de Chihiro" nous donne l'envie de rester éternellement spectateur de ce monde enchanté.

[Critique écrite en 2002 et 2005, et complétée en 2020]

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