Session Ghibli, septième séance : Le Voyage de Chihiro.

Avis sur Le Voyage de Chihiro

Avatar Petitbarbu
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Il y a deux approches possibles pour le vilain cinéphilique que je suis - comprendre vilain dans son sens primaire, le roturier, le paysan, le péquenot - lorsqu'il se frotte à la critique, critique avec moult guillemets, d'une telle œuvre.
Insister sur l'emphatique, taper dans le superlatif en parlant d'émotions, de tendresse, de beauté et de son petit cœur, ou bien tenter l'analyse clinique froide mais révélatrice de l’œuvre à travers des anecdotes, des interprétations, des faits et même des citations si possible, avec renvoi à un ouvrage scientifique ou à une interview de l'auteur.

Je vais essayer de positionner mon fessier - et partant, ma critique - entre ces deux chaises métaphoriques, et d'arriver à faire la jonction des deux.
Pourquoi ?
Parce que lorsqu'on se trouve en face d'un Ghibli, c'est le chemin qu'on a envie de prendre. D'un côté il y a cette mythologie, ce sous-texte riche qui s'offre à l'exégète amateur, de l'autre la palette vivante d'émotions soutenues par la musique sans failles d'un Hisaishi virtuose, d'une justesse rare.

Par ailleurs, veuillez cliquer sur cette phrase en bleu, le thème final de ce magnifique film vous est proposé pour rendre la lecture du pénible texte ci-dessous un peu plus agréable.
Merci de votre compréhension.

Sachez, pour commencer, que l'envie me prit de revoir Chihiro comme la mer prend l'homme, j'me souviens un mardi.
Oui, Renaud remonte sur scène, alors j'me dis qu'il faut bien se mettre au goût du jour.

Bref, je regardais alors, tout en empaquetant mes petites affaires dans des cartons, une très bonne émission appelée Capture Mag, l'épisode #8. Émission vers laquelle je fus dirigé par Fritz_the_Cat, le maître de la recommandation sauvage.
En l’occurrence, là, je suis allé déranger le vénérable dans sa retraite pour lui demander le nom de cette émission dont il avait fait la promo'.

Anyway, Monsieur Rafik Djoumi fait remarquer à l'assistance que Le Voyage de Chihiro est le dernier conte, conte en tant que tel, inventé de toutes pièces.
Le dernier.
Le truc m'a scotché, j'ai regardé ma note, seulement sept. J'me suis demandé si j'avais pas un problème, quand même et partant j'ai décidé de le revoir sous peu, histoire de vérifier la nature de conte du film en question, et son impact sur moi.
N'ayant pas le savoir du bonhomme, je me suis quand même trouver à me demander en quoi c'était un conte et j'en suis arrivé à la conclusion, toute naturelle, que la clef résidait à la fois dans l'univers crée et dans la façon de le raconter.
Pour moi c'est une trame narrative somme toute assez simple à analyser et que l'on retrouve bien ici. Une situation de départ, le déménagement de Chihiro, l'élément déclencheur, la visite au parc et la mutation des parents de notre héroïne bougonne en cochon qui la pousse à s'enfuir. S'ensuit des épreuves diverses et variées que la petite Chihiro devenue Sen dépasse tant bien que mal, adjuvants et opposants s'enchaînant et contribuant à l'évolution de la fillette, timide, pusillanime qui s'affirme et devient une héroïne Miyazakienne à part entière. Tout est bien qui finit bien, l'imaginaire côtoie le réel, au bout du chemin. Et on ne peut s'empêcher de ressentir un pincement au cœur. Et c'est vrai que des comme ça, des contes, jamais vu. Jusque dans sa morale ça me semble bien inédit.

Oui, Le voyage de Chihiro est bien un conte, qui comme tous les contes avant lui délivre aussi son lot de leçons et morales, au premier rang desquels on porte aux nues le travail collectif et le respect de la nature cher à Miyazaki.

L'imaginaire est plus que jamais au centre du récit, imaginaire qui se voit confiné dans ce lieu si empreint de nostalgie, ce parc à thème laissé à l'abandon. C'est pour mieux l'opposer au monde réel, pourrait-on croire, mais on retrouve les empreintes de ce capitalisme dévorant jusque dans le monde des Kamis, à travers cette soif de l'or qui anime Yubaba comme le plus insignifiant des employés des bains. C'est une partie du monde moderne décrié qui se superpose à cette vision traditionaliste mêlant tous les Kamis shinto dans un joyeux foutoir de personnages tantôt inquiétants, avides ou à l'appétit insatiable, tantôt débonnaires et cocasses.
On se plonge à corps perdu dans ce bouillon de culture nipponne célébré par Miyazaki, loin du passé militariste, une culture qui se veut en osmose avec la nature. On retrouve les sorcières, les dieux des divers fleuves, rivières, les dragons.
Tout baigne dans ce folklore réjouissant, fantastique et foutrement inquiétant parfois, touchant presque à l'horreur qui peut rebuter certains.
Reste ce Sans-visage masqué, figure inquiétante et sans attaches, errante et solitaire, qui n'appartient pas à la mythologie de l'archipel.

Le chemin parcouru par Chihiro se fait parcours initiatique, la fillette apprenant au contact de ces épreuves, et de ronchonne dont on ne voyait que la mine renfrognée et le nez en trompette elle devient brave, courageuse, travailleuse. Vertus qui n'étaient pas innées chez elle, même si elle présentait déjà des qualités manquantes à ses parents.

Je pourrais continuer sur le côté analyse, je pense à quelques autres développements dont j'ai entendu parler, que j'ai lu. Toute la métaphore entre bains et établissements de prostitution que vous trouverez développée sur la page de ce film dans un fil de discussion , par un utilisateur qui cite encore Rafik Djoumi.
Personnellement, cela ne me regarde pas.

Parce que si Le voyage de Chihiro gagne sûrement à être analysé, gratté et ses thématiques et symboliques explorées, on doit aussi le faire à la lumière de ce qu'il nous inspire et non de ce que nous en avons lu ou bien analysé froidement, à posteriori, une clope à la main et la tête dans l'autre tout en se demandant par quel bout aller décortiquer ça et quel philosophe ça m'évoque et patati, et patata, et les couleurs qui changent passant d'ocre à dominante bleue, ça évoque l'évolution de Chihiro et sa libération à l'image de cette chute libre qui représente sa liberté et sa pureté gagnée. Et les parents avides et sans-gênes qui se transforment en cochon, mais Ulysse, tout ça...

On doit aussi se demander qu'est-ce-que c'était cette petite boule dans ma gorge à tel moment, pourquoi des frissons, pourquoi ces personnages me parlent ? On doit laisser parler l'émotion et le chef-d’œuvre Miyazakien est parfait pour ça, réveillant nos élans poétiques à travers ses paysages de plaines balayées par le vent, émerveillant notre âme d'enfant par cette profusion d'êtres proprement surnaturels. Le sourire nous vient aux lèvres lorsque l'on revoit les petites boules de suie qui s'activent. On repousse lentement tout sens critique lorsque se dévoilent ces personnalités hautes en couleurs, lorsque la bonhomie bourrue du vieux Kamaji s'exprime dans ce bras qui s'étend et recouvre la pauvre Chihiro épuisée. La sorcière nous apparaît comme terrible et cruelle, dépouillant les pauvres travailleurs du bain de leur nom pour mieux les asservir tandis que la grandeur d'âme de Haku transparaît à chaque geste. Ma préférence va à Lin, une espèce d'attirance envers cette femme décidée et franche qui porte un regard prosaïque sur le monde qui l'entoure, qui jamais ne rechigne à la tâche et qui fait preuve d'une bienveillance complice à l'égard de la petite héroïne en devenir.
Si je dois comme ça te donner la scène qui m'a serré la gorge et fait frissonner de bonheur c'est bien celle du train. Je ne sais trop pourquoi, l'unique direction dudit train peut-être. Il ne va que dans un sens, symbolisant avec une tristesse empreinte de nostalgie ce temps qui s'écoule et fuit, cet éloignement inéluctable entre le moi et le merveilleux, au milieu de tous ces fantômes qui regagnent leurs foyers, marque de ce passé à jamais derrière nous. Pour autant, l'accomplissement de Chihiro doit se faire, son parcours initiatique se terminer et au moment où résonnent les paroles de Always With Me, au moment où se clôt ce voyage dans l'étrange l'auteur de ces quelques lignes s'est senti bien las, attristé de ne pouvoir rester encore un peu dans ces bains.
C'est sûrement ça, la marque d'un chef-d’œuvre, indépendamment de telle ou telle interprétation. On veut pas en sortir.

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