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Le fond de l'air est rouge par Ebow

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De la mort du Che au Printemps de Prague, de mai 68 au scandale du Watergate, de Fidel Castro à la guerre du Vietnam, c’est une véritable fresque historique que Chris Marker dépeint dans ce documentaire fleuve de trois heures. Utilisant principalement des images d’archives, mais aussi des extraits de fictions (notamment Le Cuirassé Potemkine) et des entretiens inédits, Marker s’intéresse ici à la situation du communisme dans les années 1960 et 1970.

Le film est divisé en deux parties. La première, intitulée « Les Mains fragiles » est le récit de l’espoir et des promesses communistes. Elle aborde les grandes révolutions communistes des quatre coins du globe : le Printemps de Prague, mai 68, l’ascension du Che… Tant d’événements qu’il serait impossible de résumer ici, mais qui justifient la longueur du documentaire (au départ quatre heures, puis ramenée à trois en 1993 par Chris Marker).

Mais ces révolutions furent éphémères. Marker le montre dans sa deuxième partie, « Les mains coupées » qui, comme son nom l’indique, annonce la fin des révoltes. Le Che meurt, tout comme Allende. Marker critique vivement la naïveté de certains jeunes de mai 69 et montre également l’instrumentalisation des révoltes à Cuba par Fidel Castro.

Loin d’être linéaire comme on pourrait le croire, le documentaire est bien plus complexe, tant par sa structure éclatée que par son propos. Plus qu’une véritable synthèse des espoirs et des illusions du communisme, c’est avant tout un film sur la rébellion. Si Marker ne parle pas d’un parti en particulier ou d’un unique pays, c’est qu’il veut traiter l’insoumission dans sa globalité. L’homme doit lutter contre le pouvoir et contre l’oppression, qu’il s’agisse de communisme ou de capitalisme.

Mais le film n’est pas qu’un documentaire, c’est aussi, comme presque tous les films de Marker, un essai. Un essai sur le traitement des images et leur manipulation. Comme dans Lettre de Sibérie où il déformait les mêmes images en changeant plusieurs fois la voix-off et en leur donnant un sens qu’elles n’avaient pas, Chris Marker s’interroge ici sur la manipulation des images. Comme la voix-off le souligne à un moment : « On ne sait jamais ce qu’on filme ». On peut donner aux images le sens que l’on veut. C’est ce que montre Marker lorsqu’il superpose jusqu’à cinq voix différentes durant un même extrait. Le film est effectivement profondément marqué par la superposition des voix, qui sont d’ailleurs souvent contradictoires. C’est pour cela que le film de Marker est complexe et difficile à cerner : fait-il l’apologie ou le blâme du communisme ? est-il optimiste ou pessimiste ? quelle est l’opinion de Marker (car il nous rappelle constamment que les images ne sont pas objectives) ? Toutes ces questions sans réponses sont ce qui fait la force de cet essai cinématographique.

Le film n’est pas uniforme, sa beauté réside dans ses contrastes. Non seulement par la polyphonie évoquée plus haut, mais aussi, et surtout, par l’hétérogénéité des plans. Le film joue d’une manière époustouflante sur les ruptures visuelles. Il alterne entre des teintes rouges, bleues ou vertes, des mouvements forts et des plans fixes, etc. Mais ces effets sont dus à la diversité des types d’images utilisées : fictions, archives… Là où un documentaire classique aurait abordé le sujet d’une manière beaucoup plus scolaire et linéaire, Chris Marker fait un film profondément avant-gardiste, dont les qualités de montage (visuel et sonore) sont indéniables. Il montre avec talent les contradictions du communisme. Tourné vers le futur, il s’inscrit comme une synthèse, une rétrospection afin d’en tirer le meilleur. Comme le dit Mitterrand pendant le film : « Ce n’est pas après cinquante ans d’expériences socialistes diverses que nous allons recommencer à faire tous les chemins d’erreurs sans doutes indispensables et inévitables qui ont été accomplis avant nous, il s’agit d’en retenir ce qu’il y a de bon ».

Tous ces éléments qui font la singularité et la beauté de Le fond de l’air est rouge, sont aussi ceux qui peuvent être vivement critiqués. Si en tant qu’essai sur le cinéma, le film est évidemment réussi, on ne peut pas en dire de même de son caractère documentaire.

Cet essai se montre effectivement non-didactique. Il est difficile de suivre le documentaire si l’on ne connait pas au préalable les événements dont il est question. Loin de critiquer l’originalité du film, il faut reconnaître que la non-linéarité, la multiplicité des points de vues, des subjectivités, rendent le film peu accessible. Comment suivre un documentaire, un essai, si l’on ne comprend même pas la thèse ?

Le documentaire a beau avoir un caractère universel, il demeure trop ancré dans son temps. Les événements, les exemples que Chris Marker prend ne sont plus d’actualité aujourd’hui. La rébellion et l’insoumission passe par autre chose qu’une opposition entre le capitalisme et le communisme, et ce depuis la chute de l’URSS. Chris Marker déclarera en 1993 : « Imaginez maintenant que celui qui a fait ce montage en 1977 se voit soudain offrir l’occasion de regarder ces images après un long intervalle. Ce pourrait être par exemple 1993, quinze ans après, l’espace d’une jeunesse. Il pourrait méditer sur le temps qui passe et en mesurer les changements avec un instrument très simple, en énumérant les mots qui n’avaient simplement aucun sens pour les gens des sixties. Des mots comme SIDA, thatchérisme, ayatollah, territoires occupés, perestroïka, cohabitation, ou ce sigle qui remplace U.R.S.S. et que personne n’arrive à retenir : C.E.I. ». Le problème, c’est que la réciproque est vraie : Printemps de Prague, Allende, Watergate… sont aujourd’hui désuets, et le message de ce documentaire, ou du moins la manière dont il le traite, l’est également.

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