Django in White Hell

Avis sur Les 8 Salopards

Avatar Fatpooper
Critique publiée par le

Quand je me lance dans un film de plus de 2h20 sans compter le générique de fin, je crains de subir le syndrome de Stockholm cinématographique. En effet, lorsqu'un réalisateur retient en otage son spectateur avec un film aussi long, c'est un risque que l'on ne peut nier. Parce que raconter une histoire aussi longue sans être chiant, ça demande beaucoup de talent, et le talent ça ne court pas les rues. Je pense être déjà tombé dans le panneau. Genre dans les quelques Tarkovsky que j'ai pu voir : j'ai passé un bon moment, mais je me dis que j'ai pu me convaincre que c'était bon. Un peu comme pour me rassurer sur tout ce temps que j'ai pu perdre face à un propos aussi mince, un scénario aussi rachitique, une mise en scène aussi contemplative. Ou peut-être pas. Peut-être que Tarko est réellement un génie et non pas un gars que l'on met sur un piédestal afin de se rassurer soi-même. Tarantino ne m'a jamais vraiment paru être un génie, mais je l'aime bien malgré son arrogance et ses films creux. Parce qu'il offre du bon spectacle et de bons dialogues. Son "Hateful Eight", je le redoutais un peu au vu de la bande annonce, mais je me suis dit : tant mieux, comme ça je ne pourrai être qu'agréablement surpris. Hélas.

Les dialogues m'ont déçu. Certains sont très bons, et puis d'autres sont vraiment très anecdotiques, à croire que Quentin force sa recette habituelle. Si l'on prend le premier dialogue, par exemple, il fonctionne bien, il permet de situer les objectifs de chacun des trois personnages (quatre si on compte par erreur le cocher) et l'on prend plaisir aux longues répliques ; quand arrive un nouveau personnage et là ça tourne déjà à vide, et les mêmes longueurs ennuient cette fois terriblement parce que Quentin n'a vraiment pas grand chose à raconter de plus dans cette intro (au-delà de la fonction du nouveau venu). On sent d'ailleurs que tout du long du film il essaie de se rattacher à des petits éléments, des petits détails insignifiants pour faire mouche, comme par le passé (la scène du big cheese de "Pulp Fiction"), sauf qu'il se vautre complètement (l'histoire de la lettre devient vite pénible) en insistant exagérément dessus.

Les personnages, aussi bavards soient-ils, sont des enveloppes vides. L'on retiendra le dandy Mobray mais c'est plus dû à un jeu d'acteur de Tim Roth qu'une réelle écriture de personnage. Aucun n'a vraiment de trait de caractère et cela se confirme au travers de cet horrible flashback. Et oui. Un flashback. Le procédé narratif le plus infâme car souvent le plus inutile à une intrigue. Ici, Quentin tente de nous sortir un peu de son film avec cette scène. Sauf qu'il n'y construit rien. On sait ce qu'il va se passer. On s'attend à être un peu surpris dans le déroulement de l'action notamment grâce aux personnages. Mais rien ne surprend. Enfin si. Ce qui surprend, c'est la lenteur avec laquelle tout cela se déroule. Sans que Quentin ne nourrisse jamais ce mini-récit. Quand il revient au présent, nous ne sommes pas vraiment plus avancé. Il y a aussi cette volonté affichée dès la promotion du film de mettre en avant le fait que ça se situe après la guerre et que l'on y retrouvera un peu de tout ethniquement parlant : des bleus, des gris, des noirs, des mexicains, des hommes, des femmes. À nouveau, l'idée est séduisante, mais Quentin n'en fait rien. Une scène où un bleu-noir affronte un gris blanc. C'était chouette, mais trop peu. Et puis, si vraiment il voulait montrer que les salopards sont partout, autant y aller à fond et écrire un personnage-enfant ! Mais bon, il l'aurait fait et l'aurait laissé de côté comme tous ses personnages...

En plus, Quentin se la joue mindfuck. Peut-être que son bref passage chez "Les experts" l'a marqué ? Parce qu'au final, tout cela me semble un peu tiré par les cheveux. Je trouve le plan et les tentatives de manipulation assez ridicules et peu crédibles. Puis, dévoiler une carte invisible dans le dernier acte, c'est quand même bien crapuleux. Ce qui m'intéresse dans une narration, c'est lorsque l'auteur inclut son spectateur dedans. Qu'il lui donne donc des personnages bien construits et des éléments de l'intrigue afin qu'il puisse anticiper la fin. Cela ne veut pas dire que le spectateur ne pourra pas être surpris. Juste que l'auteur doit pouvoir ficeler une intrigue correctement afin que les erreurs d'interprétation du spectateur soient dues à un petit détail ambigu. Et non parce que l'auteur a décidé de cacher une partie de la vérité (dans de telles circonstances, c'est facile de surprendre le spectateur). Bon, en soi, ça n'aurait pas dû être grave. mais vu que le récit est terriblement pauvre, cela fait une bonne raison pour taper un coup en plus. Et puis aussi, je dois dire que ce genre d'histoire mystérieuse où on cherche un tueur et qui finit en presque boucherie générale, ça m'indiffère, surtout au moment où tout le monde règle ses comptes (c'est le genre de scène qui sauve le scénariste, mais qui noie le spectateur). Outre ces invraisemblances, il y a un petit détail qui m'a quand même embêté, même si ce n'est pas grave et que ça ne vaut pas à lui tout seul une diminution de la note : quel détergent ils utilisent, ces cowboys ? Parce que franchement, nettoyer autant de sang sur du vieux bois, même traité, et en si peu de temps, ça me paraît un peu surréel. Bon, là, c'est la ménagère qui est en moi qui y a pensé, et ce après avoir donné un coup de torchon dans la maison...

Tarantino est vraiment de plus en plus arrogant. Son premier panneau "The 8th film by Quentin Tarantino" n'est pas très utile et nous sort même déjà de son film qui semble construit sur une ambiance pesante ; le spectateur commence à peine à pénétrer cette ambiance, tout d'un coup, Quentin tire la sonnette afin de bien préciser qu'il s'agit de son 8ème (grand) film. Je ne sais plus s'il le fait systématiquement, c'est bien possible. Mais là en tous cas ça ne m'a pas vraiment fait marrer. Cela m'aurait plus fait marrer dans un de ses films plus farfelus où il ne cherche pas à créer une ambiance mystérieuse avec sa musique dès la première seconde.

Mais pire que cela, parce que bon, la remarque précédente ne mérite pas non plus une diminution de la note : quel intérêt d'avoir opté pour un tel format et la Ultra Panavision 70 ? Je m'attendais à de beaux décors malgré le huis-clos, une photographie époustouflante. Il y a peut-être 15 jolis plans en extérieur. Le reste, ce sont des gens qui parlent. Certes, c'est joli à regarder (surtout la neige qui tombe dans des rayons de lumière). Mais je ne vois pas l'intérêt de rendre une aussi belle image pour raconter ça. Il faut savoir mettre la caméra au service du scénario, pas au service de sa prétention... quand Ford (qu'il déteste apparemment) ou Boetticher ou de Toth ou Penn filment leurs histoires, ils savent comment filmer chaque scène. Ils savent bien que la scène où les personnages s'échangent un clin d’œil autour d'un whisky ne demande pas d'en foutre plein la vue au spectateur.

Le découpage est globalement sobre. Le réalisateur s'est un peu assagi, c'est vrai. C'est tout à son honneur dans un tel film où il ne se passe rien ; d'ailleurs, il réussit l'exploit de ne pas endormir son spectateur grâce à un enchaînement de plans rapide et à quelques angles de vue dynamiques (même s'il se recycle de plus en plus) malgré les nombreux dialogues si peu intéressants. Notons tout de même quelques travelling un peu maladroits (pas très fluides et peu inspirés). Mais au final, je préfère quand il fait ses séries B assumées plutôt que ses thrillers aussi lourds que creux. Notons également ce choix aussi curieux que bisseux d'insérer des ralentis qui ne vont vraiment pas avec le reste du film. Dans ces moments, on se croirait face à un produit grindhouse ou à une parodie. De quoi se poser des questions sur la pertinence du montage et la logique du ton. Non pas que l'humour soit absent du film (car ces ralentis sont des effets comiques), juste qu'il s'agit d'un autre type d'humour que ce qui a été présenté jusque là. La musique est assez répétitive et emmerde assez vite aussi. À nouveau, j'aurais bien voulu un peu de folie pour ajouter plus de couleurs au film. Merde ! Ennio quoi ! je trouve ça triste de pondre un score aussi mou. L'on retiendra tout de même la chanson qui survient lors du basculement.

Niveau acteurs, on est dans le pur cabotinage où chacun tentera de délivrer son accent le plus prononcé. Cela devient vite insupportable, même quand le dialogue est bon, parce que chacun va venir faire sa petite articulation ou son petit geste inutile. En même temps il faut bien combler le vide des personnages. Mais c'est un peu triste. Le seul à ne pas en faire trop, c'est Channing. Malheureusement il n'est pas plus convaincant pour autant : il ne fait vraiment pas cowboy en fait, on dirait juste Magic Mike déguisé en Billy the Kid. Jennifer Jason Leigh est celle qui agace le moins, sans doute parce qu'elle se contente de prendre des coups. Sur la fin, lorsqu'elle se montre plus bavarde, elle agace un peu d'ailleurs. Même si je suis sûr que Jen était le meilleur choix pour ce rôle, je regrette un peu que Quentin n'ait pas repris Amber Tamblyn pourtant présente lors de la lecture et initialement prévue au casting avant que le script ne soit réécrit. Je sais qu'elle joue moins bien, qu'elle est plus jeune, plus ronde... mais quelle beauté celle-là. Bon en même temps je suis aussi amoureux de Jen... en fait, il aurait fallu garder les deux (je ne parviens pas à trouver d'article à ce sujet). Samuel L. Jackson est sympa au début, tire de bonnes tronches, mais devient un peu plat au fur et à mesure qu'on se rapproche de la fin, et arrive même à devenir ridicule par exemple en n'exprimant sa douleur génitale qu'un plan sur trois... je n'analyserai pas plus loin le jeu des acteurs ou le rôle, c'est trop triste (Bruce Dern, snif).

Ce qui me surprend, c'est d'entendre dire combien le flm est gore. Il ne l'est pas tant que ça ! Deux têtes explosées, un personnage qui vomit ses tripes et un bras coupé. Il y a pire. Ce qui peut gêner, c'est qu'on ne s'attend pas à un tel déferlement de violence après tant d'échanges passifs. C'est sans doute le moment le plus fun du film, celui où Quentin délaisse sa prose si ennuyeuse. Et même si ces moments sont plutôt bien filmés, ça ne semble pas assez pour rattraper le naufrage. Surtout qu'à nouveau l'auteur change de ton sans se soucier d'une quelconque cohérence atmosphérique.

À propos d'atmosphère, il est évident que "The thing" a inspiré QT. Mais c'est dommage de partir d'un récit si riche pour aboutir à quelque chose d'aussi pauvre. Dans "The thing", il y a une réelle paranoÏa, déjà parce que tous les personnages se craignent. Ici, il n'y en a que deux qui sont embêtés, et encore, le Marquis n'a jamais vraiment l'air très inquiété. Quentin ne joue que rarement avec les quiproquos, il se contente de faire parler pour ne rien dire, de placer sa BO et sa neige. Je n'ai pas retrouvé la peur du blanc du film de Carpenter, ni la peur du noir non plus. Les lieux sont pauvrement investis aussi ! C'est bien, y a des accessoires sympas, mais au final ce n'est qu'une grande pièce qu'on ne voit pas vraiment, qui n'existe pas. On est loin de l'expressionnisme pourtant utile pour suggérer des choses, pour renforcer la psychologie d'un personnage, pour intensifier une atmosphère tendue.

Bref, ce 8ème film de QT est une sacrée déception. J'en arrive au point de me dire qu'effectivement, il serait temps qu'il prenne sa retraite. Et qu'il aurait vraiment dû laisser tomber le script comme il avait promis après que ça ait fuité. Enfin, il a dit qu'il voulait faire un film de science-fiction pour lequel il adopterait le point de vue des aliens... de quoi rendre curieux...
Et puis tous les réalisateurs réalisent des bons ET des mauvais films, ce n'est pas pour ça qu'il faut les bouder définitivement. Et puis, malgré tous les défauts énumérés, je ne me suis pas trop emmerdé, les 2h47 passent globalement bien. N'empêche que si vous voulez voir un bon western récent, je vous propose plutôt de voir "Bone Tomahawk". C'est plus riche, c'est plus audacieux tout en étant plus humble et c'est nettement plus divertissant.

Petit édit du 10/01/2015 : je viens d'apprendre qu'à la base, ce devait être une suite à "Django Unchained", intitulée "Django in White Hell". Tarantino voulait en faire un bouquin, puis, persuadé d'avoir là de quoi faire un bon film ("Reservoir Dogs" et "The Thing" étant ses deux inspirations principales), décide de se lancer dans l'aventure cinématographique. Lorsque le script a fuité, il a pensé à revenir sous forme de roman comme initialement prévu. Je ne sais pas si c'est avant ou après le leak, mais le réalisateur arrogant a changé d'avis en ce qui concerne son personnage principal ; en effet, il s'est dit que s'il gardait Django comme héros, le spectateur/lecteur devinerait qu'il serait alors le seul survivant de ce petit colloque entre ordures. Il décida donc de changer le personnage tout en conservant ses qualités de chasseur de prime. Et en prime, il déclara qu'il y avait un survivant parmi les salopards. Je le comprends seulement maintenant : un 'salopard' en plus du 'Django' rebaptisé. Du coup, je comprends un peu mieux l'histoire de la bite ! Sachant que Jamie Foxx a un gros paquet (ce n'était pas un faux!), Tarantino a dû être tellement impressionné qu'il en a fait un élément important de l'intrigue de cette suite ! D'ailleurs, je me demande si Katie Holmes a vu le film avant de sortir avec lui ?

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 8390 fois
104 apprécient · 52 n'apprécient pas

Autres actions de Fatpooper Les 8 Salopards