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Les Adieux à la reine par Patrick Braganti

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La Bastille vient d'être prise. L'époque est décisive puisqu'elle annonce la fin d'un règne et d'un régime mais à Versailles, dans l'enceinte du château, les nouvelles peinent à arriver et à être crues. Et encore bien même sont-elles connues de quelques privilégiés, elles sont conservées sécrètes et communiquées par messe basse dans le désir inconscient de les conjurer et de tenir à distance l'insurrection qui se prépare. Tenir à distance, c'est sans doute la règle qui prévaut dans Les Adieux à la reine, nouveau long-métrage de Benoît Jacquot qui adapte pour la circonstance le roman de la lyonnaise Chantal Thomas (Prix Fémina 2002). Dès les premières scènes, le peuple est ainsi repoussé et évacué derrière les portes du château. Mais les distances autrement plus subtiles et cruelles régissent l'étiquette quotidienne. La jeune Sidonie Laborde, nommée lectrice de Marie-Antoinette à qui elle est entièrement dévouée dans une fascination muette qui suffit à remplir son existence modeste, va l'apprendre à ses dépens durant les quatre journées de cette mi-juillet de 1789 qui voient la nation basculer. Secrète et facilement méprisante à l'encontre des autres servantes et laquais au service de la noblesse installée à Versailles, Sidonie s'honore et s'illusionne d'approcher la reine dans l'intimité de son salon au Trianon et de sa vie privée marquée par la relation pour le moins ambigüe qu'elle entretient avec l'insolente libertaire Gabrielle de Polignac. Étourdie d'approcher Marie-Antoinette en sa qualité de lectrice et de conseillère, la naïve Sidonie s'imagine auréolée d'un pouvoir et d'un attrait qui l'aveuglent et l'empêchent de percevoir l'ampleur des événements, comme lui suggère le vieux Jacob Nicolas Moreau, historiographe attaché à la Cour et grand défenseur de l'Ancien Régime. Circulant dans les couloirs labyrinthiques du palais, qui bruissent des rumeurs les plus alarmantes suscitant l'effroi des vieux aristocrates, Sidonie ne peut concevoir que son heure de gloire – ces instants rares et fugaces passés auprès d'une reine capricieuse et calculatrice – ne durera pas et qu'elle sera immanquablement renvoyée à sa condition originelle. Pourtant informée par l'omniprésente Madame Campan qui ne cesse de la remettre en place et de lui rappeler les codes en usage, Sidonie s'enferme de plus en plus dans une adoration et une fascination qui semblent la combler de bonheur.

Si sa dimension historique est indéniable, il faut s'empresser d'ajouter que le dernier film du réalisateur de Villa Amalia trouve de nombreux échos dans le monde moderne. Le miroir aux alouettes que constitue à son paroxysme le luxe outrancier de Versailles n'est-il pas au fond la version ancienne et certes moins vulgaire de la vie tape-à-l'œil d'une petite catégorie (jet-set, stars et vedettes, people en tous genres) qui fait rêver jusqu'à souhaiter l'approcher, sinon la partager, une partie non négligeable de la population ? Dans le microcosme terriblement codifié de Versailles, Sidonie n'est au final qu'une petite groupie, une stupide grenouille rêvant de se faire aussi grosse que le bœuf qui n'en a cure. Mais il existe tout aussi sûrement un autre lien, plus politique et sans doute plus sérieux et captivant, entre l'univers crépusculaire d'une caste fuyant sans vergogne un château prochainement livré à la vindicte populaire et notre époque actuelle caractérisée par le fossé avéré et de plus en plus profond entre l'élite et le peuple. La première repliée sur des privilèges à la fois ahurissants et futiles, préoccupée de ses seuls intérêts, méprise et ignore le second dont la colère séculaire gronde et gonfle dans le Paris miséreux et crève-la-faim. Arc-boutés sur une situation qu'ils pensaient éternelle, les vieux marquis, ducs et comtes ne sont plus que des fantômes aux masques cireux, les spectres annonciateurs d'une issue irréversible.

Loin d'un film à grands moyens, jouant des fastes versaillais, Benoît Jacquot choisit judicieusement des angles serrés, des scènes intimes souvent filmées en plans rapprochés. Le temps des bals splendides est déjà révolu, les projets de fuite se fomentent sournoisement et on envisage déjà la liquidation d'un héritage abandonné. L'amitié saphique entre Marie-Antoinette et Gabrielle de Polignac ne constitue qu'un prétexte à l'instrumentalisation cruelle et cynique de la faible et malléable Sidonie Laborde, pion entre les mains de puissants préoccupés de conserver le plus longtemps possible leurs prérogatives. Le casting est somptueux, comptant sur le mélange audacieux entre la jeune génération (Léa Seydoux superbe, Julie-Marie Parmentier et Lolita Chammah) et celle aguerrie de comédiens qui sont aussi souvent metteurs en scène (Noémie Lvovsky, en passe de devenir le second rôle féminin incontournable, Xavier Beauvois, Jacques Nolot). Aussi bien dans les séquences éclairées à la bougie que dans les déambulations au cœur du palais sombre et glacial, la mise en scène sans ostentation se met au service de l'intelligence et de la virtuosité. L'irrégulier et parfois décevant Benoît Jacquot signe de toute évidence son meilleur film.

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