"Je sais maintenant ce qu'aucun ange ne sait." (DAMIEL)

Avis sur Les Ailes du désir

Avatar John Fawkes
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( A T T E N T I O N : Cette critique contient de nombreux spoilers du film ) ;-)

L'HISTOIRE :

Berlin d'avant la chute du mur. Il coupe encore la ville, l'Europe, le Monde en deux... Sur les tours des églises, assis sur les bras des statues, aux terrasses des cafés, marchant dans la ville, des Anges veillent et passent tantôt au-dessus, tantôt à travers le mur...

Parmi eux, DAMIEL (Bruno Ganz) et CASSIEL (Otto Sander). Leur quotidien (à eux qui sont tout à la fois "hors" du Temps et le Temps lui-même) ? Observer les femmes et les hommes, écouter leurs pensées avec toujours énormément d'attention, noter même scrupuleusement dans un carnet les petits faits et gestes ("Une vieille dame a fermé son parapluie d'un coup sec et s'est laissée tremper"), poser parfois une main amicale sur l'épaule de celui ou celle qui, perdu, broie des idées noires et qui, du coup, découvre ou retrouve une certaine force en lui/elle, un espoir venu d'il/elle ne sait d'où...

Les anges sont là depuis la nuit des Temps. Mais parfois, il arrive que l'un d'entre eux déserte pour tourner "humain". Tel est le rêve de DAMIEL. Et ce qui ne semble au début qu'une simple aspiration amusée, devient un vrai désir après deux rencontres décisives: celle de l'acteur Peter FALK, venu tourner un film à Berlin et qui, comme tout humain, ne peut voir les anges, mais qui, contrairement à eux, "sent" leur présence (on saura plus tard pourquoi... lui aussi fut un ange...); et puis celle de la belle trapéziste MARION (Solveig Dommartin) qui se balance dans les airs, des ailes de... poulet dans le dos. Le cirque pour lequel elle travaille doit faire ses valises et la laisse seule à Berlin. MARION est belle, douce, mais mélancolique. Elle attend l'Amour. Et DAMIEL tombe précisément amoureux d'elle... Alors, il décide de faire le grand saut et passe du Noir et Blanc des anges à la couleur de la vraie vie...

COMMENTAIRE:

Une main qui écrit sur une feuille blanche et la voix "off", en allemand, de celui qui écrit: "Als das Kind Kind war...", "Lorsque l'enfant était enfant...".

Ainsi s'ouvre, en un plan-séquence pré-générique, "LE CIEL AU-DESSUS DE BERLIN", titre original des AILES DU DESIR (Der Himmel über Berlin). Le plus poétique et le plus beau sans doute (avec Paris, Texas) de tous les films de Wim WENDERS.

Le réalisateur allemand passe souvent en France et auprès du grand public pour un auteur intellectuel et difficile d'accès. C'est parfois vrai. Mais pas ici. LES AILES DU DESIR, malgré ses nombreux monologues intérieurs ou sa (fausse) lenteur, est un film simple. Simple car limpide. Epuré comme une paire d'ailes. D'anges, bien sûr. Un film qui fait autant appel aux sens (les images, les sons, la musique) qu'à l'esprit (les mots).

Le message que nous délivre WENDERS est le suivant: la vie est belle pour qui sait voir et apprécier les mille et un petits bonheurs quotidiens qui la composent: un café, une cigarette, se frotter les mains l'une contre l'autre pour les réchauffer, comme l'enseigne Peter FALK in persona , ex-ange, au futur-ex, DamielL...

Pas de grands bonheurs apparents, que des infimes. Les humains passent plus de temps à résister, à endurer. Et voici qu'un ange rêve de cette vie là ! Absurde ! Peut-être, mais il y a l'Amour aussi. Et c'est lui qui change tout...

Peut-on faire plus simple ? WENDERS ne nous assène pas sa vérité comme un vulgaire quidam. Non, mais en poète. On reconnait ici ou là des références, peut-être des clins d'oeil à Cocteau, Fellini, Antonioni et, bien sûr, Homère (par le biais du personnage du même nom). Il aurait pu choisir plus mal !

La poésie, elle s'exprime autant par les mots que par les images, splendides. Les critiques ont régulièrement souligné l'usage alterné, parfois même simultané, d'un Noir et Blanc sublime et de la Couleur. Le NB pour la "vision" des anges, la Couleur pour celle des humains et des sentiments. Mais peu (aucun ?) n'a remarqué à cette occasion l'inversion des valeurs traditionnelles. Habituellement, les anges et leur monde sont représentés en pleine couleur (souvent pastels). Que l'on se souvienne du sympathique ALWAYS de Steven SPIELBERG, pour ne citer qu'un film parmi tant d'autres.

Et Berlin, au ciel gris, aux immeubles bétonnés d'une tristesse infinie et au mur qui le coupait alors en deux, posé là comme une mauvaise verrue, appelait "normalement" un traitement en NB. Mais voilà, WENDERS ne fait rien comme tout le monde. Et, dans ce qu'il faut bien appeler un trait de génie, il pratique le contre-pied, l'échange des idées reçues. Les anges n'en deviennent pas plus tristes, juste un peu plus graves. Les humains ne tournent pas plus joyeux, mais davantage humains. Et Berlin-la-grise se pare d'un mur soudain bariolé...

Les mouvements de caméra sont une merveille. On vole, on plane avec les anges. Le début du film (après le générique) est magnifique. Un oeil s'ouvre, il a la forme d'une aile. L'apparition de DAMIEL, au sommet d'une église, ses magnifiques ailes dans le dos (on ne les reverra plus), regarde en bas les rues de Berlin où, seuls, les enfants s'arrêtent et lèvent les yeux vers lui...

Car, seuls, les enfants peuvent voir les anges. Notons d'ailleurs qu'une fois DAMIEL devenu humain, les premiers êtres à le découvrir sont encore des enfants. Mais leur regard a changé: ils le prennent pour un homme soûl et s'enfuient, le mépris aux lèvres !

Loin d'être un film immobile, il est mouvement. Tout bouge, se déplace. Avec lenteur, certes. Avec grâce. Le vol des anges (en caméra subjective), les trains qui filent, les voitures qui circulent, les nuages qui glissent, et MARION la belle trapéziste qui se balance sur son trapèze. La caméra ne se fige que sur les gros plans de visages, ou sur ces silhouettes de Berlinois ou immigrés, figés dans leur solitude et leurs pensées.

Saisissants aussi sont les inserts d'archives montrant Berlin en ruines à la fin de la deuxième guerre mondiale. Ils soulignent combien la capitale allemande reste marquée dans son identité même par les plus tragiques heures de son histoire .

LES AILES DU DESIR (dont on doit la photo à Henri ALEKAN qui s'illustra jadis avec La Belle et la Bête et à qui WENDERS rend un hommage particulier en baptisant le cirque de MARION de son nom) est un poème cinématographique.

Est-il aussi, comme beaucoup de critiques l'ont affirmé, un film politique ? Le fait qu'il ait précédé de deux ans seulement la chute du Mur, ce mur que les anges traversent librement, suffit-il ? La dimension principale du film est bien l'Hymne à la Vie. Mais il est vrai que professer une telle chose dans le Berlin d'alors ne pouvait être, aussi, que politique...

Wim WENDERS:

Wim WENDERS naît le 14 août 1945 à Dusseldorf, dans une Allemagne en ruines. Il entreprend des études de médecine et de philosophie avant d'entrer à l'Académie Cinématographique de Munich. Etudiant, il réalise plusieurs court-métrages, puis son premier long, "SUMMER IN THE CITY" (1970).

Dès l'année suivante, il se fait remarquer en signant "L'ANGOISSE DU GARDIEN DE BUT AU MOMENT DU PENALTY", écrit avec le romancier et dramaturge Peter Handke d'après le roman de ce dernier.

Pétri de cinéma (qu'il soit allemand, américain, français, japonais ou italien), il devient, avec R.W.Fassbinder et Werner Herzog, l'un des chefs de file du nouveau cinéma allemand.

Auteur, réalisateur, producteur, Wim WENDERS s'affirme de film en film comme un très grand. Les titres suivants en attestent:

ALICE DANS LES VILLES (74), "AU FIL DU TEMPS" (75), L'AMI AMERICAIN (77, adapté de Patricia Highsmith), "NICK'S MOVIE" (80), "HAMMETT" (83), PARIS, TEXAS (84, Palme d'Or à Cannes), LES AILES DU DESIR (87, Prix de la mise en scène, Cannes), "JUSQU'AU BOUT DU MONDE" (91), SI LOIN, SI PROCHE ! (93), "LISBONNE STORY" (94), "PAR-DELA LES NUAGES" (95, co-réalisé avec Michelangelo Antonioni), "THE END OF VIOLENCE" (97), BUENA VISTA SOCIAL CLUB (98), "A MILLION DOLLAR HOTEL" (2000)...

A C T E U R S:

Bruno GANZ:

né le 22 mars 1941 à Zurich (Suisse), Bruno GANZ, après de timides débuts d'acteur au tout début des années 60, devient l'acteur incontournable du cinéma allemand (mais pas seulement) dès la décennie suivante: "LUMIERE" (Jeanne Moreau, 76), "LA MARQUISE D'O" (Eric Rohmer,76), "LA FEMME GAUCHERE" (Die Linkshädige Frau, Peter Handke, 77), L'AMI AMERICAIN (Der Amerikanische Freund, Wim Wenders, 77), "CES GARCONS QUI VENAIENT DU BRESIL" (The Boys from Brazil, F.J.Schaffner, 78), NOSFERATU, FANTOME DE LA NUIT (Nosferatu: Phantom der Nacht, Werner Herzog, 79), "LA PROVINCIALE" (Claude Goretta, 80), "LA DAME AUX CAMELIAS" (La Dame delle camelie, Mauro Bolognini, 81), "LE FAUSSAIRE" (Die Fälschung, Volker Schlöndorff, 81), LES AILES DU DESIR (Der Himmel ûber Berlin, Wim Wenders, 87), "PRAGUE" (I.Sellar, 92), SI LOIN, SI PROCHE ! (In weiter Ferne, so nah !, Wim Wenders, 93), L'ETERNITE ET UN JOUR (Mia eoniotita ke mia mera, Theo Angelopoulos, 98)

Solveig DOMMARTIN:

Comment ne pas l'associer étroitement à Wim Wenders, dont elle fut la compagne et l'actrice dans trois de ses plus beaux films: LES AILES DU DESIR (Der Himmel über Berlin, 87), "JUSQU'AU BOUT DU MONDE" (Bis an Ende der Welt, 91), et SI LOIN, SI PROCHE !, la suite des Ailes (In weiter Ferne, so nah ! 93).

Elle a également tourné dans "JE T'AI DANS LA PEAU" (J.P. Thorn, 89), et deux fois avec Claire DENIS, l'assistante de WENDERS sur les Ailes, "S'EN FOUT LA MORT" (90) et "J'AI PAS SOMMEIL" (94).

L'ange DAMIEL (Bruno Ganz) n'en est plus un...

( L'actrice française Solveig Dommartin, qui joua notamment dans plusieurs films du réalisateur allemand Wim Wenders dont elle fut la compagne, est décédée le 11 janvier 2007 à l'âge de 48 ans à Paris d'une crise cardiaque. )

PLANS ET SEQUENCES

. Les scènes dans la grande bibliothèques où les anges s'échangent des sourires tranquilles, apaisés, tout en lisant par-dessus l'épaule des lecteurs, sur fond de choeur musical et de murmures sans fin.

. La première vision de MARION (Solveig Dommartin), faux-ange mais vraiment sensuelle et pleine de grâce sur son trapèze, mais dont les premiers mots très humains sont: "Putain de bordel de merde !".

. Le bref passage du Noir et Blanc à la couleur lorsque MARION se dénude dans sa roulotte, soulignant le sentiment humain de l'ange DAMIEL, voyeur invisible.

. Le saut suicidaire dans le vide d'un jeune homme et le cri de détresse de CASSIEL qui n'a pu l'empêcher.

. Le passage en couleur de DAMIEL qui vient d'évoquer à CASSIEL quel sera son premier jour humain.

CASSIEL, lui, reste en Noir et Blanc et regarde, interloqué, les traces de pas de son ami laissés dans la boue du No Man's Land, de l'autre côté du Mur. DAMIEL est déjà "de l'autre côté".

L'ange CASSIEL (Otto SANDER) veille sur Berlin...

R E P L I Q U E S

. "Lorsque l'enfant était enfant, il marchait les bras ballants, voulait que le ruisseau soit rivière et la rivière fleuve, que cette flaque soit la mer... Lorsque l'enfant était enfant, il ne savait aps qu'i létait enfant, tout pour lui avait une âme et toutes les âmes étaient une... Lorsque l'enfant était enfant, il n'avait d'opinion sur rien, il n'avait pas d'habitudes, il s'asseyait en tailleur, démarrait en courant, avait une mèche rebelle et ne faisait pas de mines quand on le photographiait..." (ouverture du film).

. "Lorsque l'enfant était enfant, ce fut le temps des questions suivantes: pourquoi suis-je moi, et pourquoi pas moi ? Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là ? Quand commence le temps et où finit l'espace ? La vie sous le soleil n'est-elle pas un rêve ? Ce que je vois, entend, sens, n'est-ce pas simplement l'apparence d'un monde devant le monde ? Le mal existe-t-il vraiment et des gens qui sont vraiment les mauvais ? comment se fait-il que moi, qui suis moi, avant de devenir, je n'étais pas, et qu'un jour moi, qui suis moi, je ne serai plus ce moi que je suis ?"

. " Merveille de vivre en esprit et d'attester pour l'éternité le spirituel, rien que le spirituel chez les gens. Mais parfois, je suis las de mon existence d'esprit (...). Je ne demande pas d'engendrer un enfant, d eplanter un arbre, mais ce serait quelque chose, rentrant d'une longue journée, de nourrir le chat comme Philip Marlowe, d'avoir la fièvre, les doigts noircis par le journal, de ne plus être exalté par l'esprit, mais par un repas, par la courbe d'une nuque, par une oreille..." (DAMIEL à CASSIEL).

. "Un ange passe..." (un artiste du cirque Alekan à l'adresse du faux-ange MARION, et qui fait sursauter l'invisible vrai ange DAMIEL.

. "C'est ça qui ne cesse de me rendre maladroite, l'absence de plaisir." (pensée de MARION)

. " Si jamais l'Humanité perd son conteur, elle perd du même coup son enfance." (le vieil Homer)

NOTES

. Le film est dédié à Yasujiro, François et Andrej... (Ozu, Truffaut et Wajda)

. Le film se terminant sur l'indication "A SUIVRE", WENDERS a respecté sa promesse en réalisant en 93 "SI LOIN, SI PROCHE !", autre film où c'est au tour de CASSIEL de franchir le rubicon. Etait ce vraiment nécessaire de faire une suite à ce chef d'oeuvre ? ...

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"Je sais maintenant ce qu'aucun ange ne sait." (DAMIEL)

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( http://www.youtube.com/watch?v=DTrj6G5YQ54 )

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