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Les Apprentis par Alligator

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"Les apprentis" n'est pas mon Salvadori préféré. Le film n'est pas aussi emblématique de son cinéma (du moins tel que je me le figure) dans ce qu'il peut être loufoque, sur le côté du chemin. Certes, il raconte encore et toujours la dépression, thématique fétiche du cinéaste, avec deux personnages volontiers déraillés.

Celui que joue Guillaume Depardieu l'est naturellement, par nécessité familiale sans doute, avec des parents qu'il n'entend plus depuis belle lurette. Celui que joue François Cluzet se retrouve dans la fosse aux losers par obligation. C'est un chagrin d'amour qui l'y a poussé et qui bouleverse donc sa vie. Il était destiné à une vie pépère, petite bourgeoisie, famille, bébé, photos de famille sur le mur, dessin d'enfant sur le frigo, travail et paye, quotidien régulier. La sortie de route est donc plus que douloureuse pour lui.

Pour traiter d'un sujet aussi dramatique à la manière d'une comédie de mœurs, il a fallu à Pierre Salvadori un sens particulier pour l'écriture du scénario, une capacité à humaniser ses personnages avec justesse et tendresse. J'aime beaucoup chez cet auteur cette aptitude à poser un regard bienveillant, très positif, très caressant sur les aspects les merdiques de l'existence. Il se dégage de ses films un calme, une sérénité à toute épreuve qu'il doit essentiellement à l'humour des situations qu'il imagine, mais aussi à la façon pas toujours orthodoxe de ses personnages à se sortir du merdier qui les submerge parfois.

La dépression, sorte de déraillement sur le parcours de l'existence, se traduit par des petits soubresauts dans la gestion du quotidien. C'est alors que Salvadori donne à ses personnages une poésie très facile à goûter sur ce film précisément. Ils n'en sont d'ailleurs que plus libres, plus vifs, plus beaux que le reste du monde.

Et il n'y a même pas le moindre jugement moral, jamais ! Le ton reste toujours léger, très généreux, attentionné, sans la pesanteur du moindre reproche. Alors la dépression devient un épisode de vie, comme tant d'autres, sur lequel peut continuer à se construire une histoire. Le fameux déraillement n'en est plus vraiment un, il devient une option, une possibilité parmi d'autres, en tout cas quelque chose de naturel. Voyez cette légèreté, ces sourires qui persistent, cette absence de pathos qui s'impose tout le long du film. Cela n'appartient qu'à Salvadori. C'est ce que je préfère chez lui.

Plus tard sur d'autres films, il me semble qu'il prendra une autre envergure sur le plan de la direction des acteurs. Non qu'elle soit mauvaise, loin de là, mais j'ai le sentiment qu'ils s'appuie un peu moins sur eux pour faire sourire qu'il ne le fera par la suite. Encore que "Cible émouvante" était sur ce plan tout à fait emblématique or il est précède "Les apprentis". Ce qui confirme qu'il s'agit bien là avant tout d'un ressenti personnel non établi sur des faits inscrits dans le temps.

La qualité de jeu d'un acteur comme François Cluzet n'est déjà plus à prouver à l'époque. Grâce à sa sensibilité, il réussit très bien à marier ici à l'extrême fragilité de son personnage une espèce de candeur qu'il mêle à l'affection pour son compère lunaire. C'est un travail d'acteur compliqué qu'il parvient à rendre tout à fait palpable et touchant. J'ai adoré ça. Sans excès de gravité, il laisse son personnage progressivement s'attacher à celui de Guillaume Depardieu.

Celui-ci est un acteur que je n'apprécie pas vraiment. Sans raison particulière. Il me fait l'impression de jouer la comédie, même à lui même. C'est difficile à expliquer. De n'être pas tout à fait là. De n'être pas tout à fait un acteur jouant un rôle. Mais dans les films de Salvadori, ce décalage, cette "présence absente" ne m'horripile plus. Je le trouve même en adéquation avec la définition de ses personnages marginaux et paumés. C'est la même chose dans "Cible émouvante" et "Comme elle respire".

Même si ce n'est pas le "premier" Salvadori, déjà son cinéma, sa générosité, son allant positif mais non dénué d'un réalisme qui peut être dur, tout son cinéma s'exprime avec netteté, un cinéma heureux dans le malheur. En dépit du malheur? Au-dessus du malheur plutôt.

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