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Les Bonnes Conditions par Christine Deschamps

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Avant de devenir des bobos envahissants ou des énarques arrogants, les dominants ont été adolescents. C'est sur cette période de leur vie que s'attarde la réalisatrice, en suivant sur plus de 10 ans une poignée de fils et filles de "bonne famille" (comme si la famille avait quoi que ce soit de bon! ^^) entre le lycée et leur installation durable dans une vie professionnelle plus ou moins choisie. On s'étonne que j'aime l'adolescence, en dépit de tout ce qu'elle a de pathétique et de brouillon, mais à écouter ces tout jeunes gens s'interroger sur ce qu'ils sont, au fond, on comprend quand même que ce soit la période la plus potentiellement fertile de la vie. Et horripilante, soit, et pleine de désagréments physiologiques embarrassants. Mais même. Ici, ces jeunes gens au vocabulaire étendu, étalent leurs doutes avec humilité et lucidité, analysent leurs errements, dissèquent leurs aspirations, rendent compte de la pression familiale (là-dessus, tout le monde est à égalité, toutes classes confondues, mais dans des domaines différents...) et restituent avec angoisse ou servilité les injonctions familiales et sociales qui pèsent sur leurs frêles épaules. C'est bien entendu passionnant. Tous ont beaucoup voyagé avec leurs parents, fait de la musique, lu des tas de livres, et pas mal bossé à l'école. Là dessus, les dominants ne se trompent pas : l'école, le savoir, la connaissance, les diplômes, pas question de transiger là-dessus, c'est le seul moyen de perpétuer ses privilèges. Du coup, en creux, on sent de quoi les classes laborieuses, si désinvoltes avec ce qu'ils croient l'apanage des riches ou la marque d'une oppression étatique, se privent. Premier constat édifiant, qui rejoint ce que raconte Edouard Louis en interview ces derniers temps, sur le mépris machiste affiché par les classes populaires pour l'éducation, comme si la masculinité se jouait forcément ailleurs qu'entre les murs de l'institution scolaire. Grave erreur, et amalgame délétère entre savoir et fragilité. Passons. Nos petits fils à papa décrochent donc leur bac dans de prestigieux lycées parisiens qui ne se contentent pas de les amener au niveau déclinant de l'examen mais leur donnent déjà les cartes de ce qui va se jouer ensuite, dans les écoles les plus huppées, auxquelles eux-seuls, du coup, auront accès. Deuxième constat : le peuple s'est laissé piquer les filières de réussite, par paresse et aveuglement. Mais bon, tant mieux pour les gosses de riches, qui gagnent le droit de se gâcher la jeunesse en bourinant comme des dingues pour décrocher les sésames de la réussite. Quand même, certains remettent en question cette reproduction sociale et font le constat accablant du temps perdu à s'élever au-dessus des autres... c'est leur insouciance qui file, pendant ce temps-là et cela les angoisse légitimement. Mais ils pressentent que leu jeu en vaut la chandelle et s'accrochent, pour la plupart, accédant aux sphères les plus clinquantes de la société et de l'éducation : Yale, les agences de conseil, les cabinets de n'importe quoi, etc. Au prix de sacrifices qu'il ne faut pas minimiser. Bref, au bout de 10 ans, ils ont tous percé, tous. Pas un sur le carreau. Même ceux qui rêvaient de chemins de traverse ont fini par décrocher la timbale. Il y en a même un qui est passé d'un tour du monde des musiques folkloriques à l'école du barreau. Et tous leurs discours se sont finalement mis au diapason : ils se sentent enfin légitimes. Et là, en fait, je commence à m'inquiéter pour eux, pour nous tous, qui sommes si contents généralement de nous débarrasser des doutes de l'adolescence pour trouver et asseoir notre place dans le monde. Ce qu'ils ressentent comme un début prometteur ou une réussite durement gagnée pourrait aussi bien ressembler au début du renoncement. Je vous laisse apprécier.

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