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Avis sur Les Chemins de la haute ville

Avatar Kalopani
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Resté dans nos mémoires cocardières pour avoir permis à Simone Signoret d'être oscarisée, Room at the Top est surtout représentatif du Free cinéma et de son désir de bousculer les consciences. Quatorze ans après Brief Encounter, Jack Clayton réinvestit la thématique de la liaison adultérine en lui adjoignant une dimension sociale des plus troublantes : dorénavant, c'est la relation entre les classes sociales qui devient immorale, on ne se mélange pas au bas peuple lorsqu'on fait partie de l'élite... Dans l'Angleterre post conflit mondial, l'avenir semble ainsi bouché pour les classes les plus modestes. Seul celui qui accepte la compromission, reniant ses origines et se prostituant pour l'argent, pourra franchir le seuil de l'ascenseur social en toute quiétude.

Avant de nous dresser le portrait cinglant de l'arriviste, Jack Clayton se fait un malin plaisir de jouer avec nos ressentis ou nos représentations. Costume chic sur le dos et cigare à la main, avançant d'un pas décidé avec le regard fier, il est l'incarnation du conquérant, du prédateur carnassier, qui ne tardera pas à soumettre toute la ville à ses désirs. Du moins, c'est l'image qu'il souhaite avoir ! Car Joe, malgré sa belle gueule et ses airs distingués, n'est jamais qu'un jeune homme fuyant son statut d'exclu : exclu sur le plan social, car appartenant au vil peuple, mais également sur le plan affectif car orphelin. Et c'est là où Room at the Top se montre particulièrement intrigant, en développant un drame où l'argent et l'affect sont intimement liés.

Le début du film joue ainsi habilement avec les images et les représentations qu'une classe sociale peut avoir sur une autre. Obnubilé par la réussite, Joe se construit une image truffée de cliché (costard cravate, cigare, etc.) et court après des rêves préfabriqués : fille bronzée, belle voiture, résidence dans les beaux quartiers... De la même manière, le regard que portent les nantis sur la classe populaire est également empreint de préjugés, comme l'attestent les remarques narquoises que Joe encaisse sans broncher.

Mais le film gagne surtout en consistance lorsque les clichés laissent places aux fêlures intimes. Prêt à tout pour réussir, Joe voit dans Susan, fille d'un riche homme d'affaires, l'assurance d'une progression sociale fulgurante. Seulement, séduire la demoiselle n'est pas une chose aisée surtout lorsque l'entourage de cette dernière montre les crocs à l'égard des êtres malintentionnés. La cour entreprise par notre personnage va ainsi servir de révélateur, mettant à jour ses failles intimes, la honte qu'il éprouve à l'égard de son milieu modeste ou de son inculture. Mais le plus terrible, finalement, n'est pas tant l'opinion des nantis que celle émanant de ses semblables : lorsqu'il retrouve sa tante pour lui faire part de ses sentiments à l'égard de Susan, il ne parvient à s'exprimer qu'en terme d'argent et de fortune. Le regard qu'il reçoit est alors lourd de sens : pour réussir, Joe est prêt à taire ses propres sentiments, à nier tout ce qui le constitue.

Habilement, Clayton nous interpelle sur le destin de ses enfants des classes populaires, que l'on condamne trop facilement à l'inertie ou à la disparition. Pour y faire face, il exhorte ces derniers à affirmer leur identité : c'est en s'assumant que Joe touche du doigt le bonheur. Auprès d'Alice, une française mal mariée, il dévoile enfin sa vraie personnalité et son envie d'aimer. Contrairement aux séquences où Joe porte le masque du cynisme, celles où ils laissent parler son cœur sont d'une tonalité bouleversante. Laurence Harvey et Signoret, tous deux remarquables, magnifient l'amour sincère ; quant à la mise en scène de Clayton, elle parvient à transformer notre regard sur ce qui est, a priori, une liaison profondément immorale : on quitte la grisaille urbaine pour la clarté campagnarde, on oublie la différence d'âge, de classe sociale ou de nationalité, pour ne retenir que l'élan charnel et passionné. Dans l'esprit, David Lean n'est pas loin et le résultat est des plus mémorables.

Le final, pessimiste à souhait, rappel le danger qui guette l'homme reniant sa propre condition. Présenté comme un enterrement, le mariage final célèbre autant la victoire du cynisme que la défaite des sentiments. D'ailleurs le " I will " murmuré par Joe, magnifiquement filmé de dos, à la résonance du dernier soupir.

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