Le souffle au coeur

Avis sur Les Chemins de la haute ville

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De Simone Signoret je gardais en mémoire les dernières images : un visage lourd aux traits affaissés, une silhouette massive et fatiguée, celle qu’elle promenait dans Madame Rosa ou Le Chat, des rôles qui m’avaient marquée. J’en avais presque oublié la garce blonde de Casque d’or dont la beauté et la gouaille insolente, brandie comme un bouclier, éclataient à l’écran, solaires et magnétiques.

Alors, la voir dans ce film de 1959, la retrouver, pas encore quarantenaire, femme et belle, fut pour moi une véritable redécouverte de l’actrice, et m'a procuré, je l’avoue, une sorte de soulagement.
À cette voix, reconnaissable entre toutes, avec son délicieux petit cheveu sur la langue, je pouvais désormais associer ce regard de chat qui prenait si bien la lumière, éclairant un ovale encore pur, épargné par la graisse de l’âge et les affres du temps.

Et dans ce premier long métrage de Clayton – réalisateur surtout connu pour Les Innocents- je découvrais Alice, actrice française dans une troupe de théâtre, femme mature et romantique, dont le regard va croiser celui de Joe, jeune homme modeste venu de sa province, fraîchement débarqué dans la ville, et qui, fort de son petit emploi en poche, compte bien s’élever très vite et très haut dans la société.

C'est vrai qu'il est diablement séduisant, Joe : oeil clair, taille élancée, air conquérant et sourire carnassier, conscient de ses atouts, il déploie tout son attirail de jeune Rastignac, pour séduire celle que ses rêves de grandeur ont élue, Susan Brown, héritière d’un empire, la fortune de son père constituant son principal attrait, et faisant oublier sa totale insignifiance, en la parant pour Joe, de toutes les qualités.

Dans un premier temps toutefois, il doit déchanter : enfermée dans ses préjugés de caste et bardée de principes, la jeune fille élude ses tentatives de séduction, qui restent lettre morte, le renvoyant à ses humiliations passées en lui rappelant insidieusement sa condition sociale et son inculture.

We'll be loving friends” lui lance Alice, d’un ton faussement désinvolte : avec sa sensibilité délicate, elle a bien compris que cette superficialité et cette envie de classes aisées chez lui, ne sont que le reflet de l’inexpérience et de la naïveté, révélatrices, ô combien, du sentiment d’insécurité dont souffre Joe, un être plus vulnérable qu’il n’y paraît, et qui manque d’assurance sous ses beaux airs.

Alors, est-ce la petite lumière qui brille au fond de ses yeux, la réserve passionnée qu'elle met dans chacun de ses gestes, ou l'adoration muette qu'il lit sur son visage quand elle le regarde?... Les masques tombent, les résistances s'effondrent, les sentiments se révèlent et se dévoilent : baiser de l'âme autant que du corps, rencontre intime de deux êtres, que réunit une étreinte charnelle filmée avec une rare tension érotique.

La caméra s’attarde sur les visages avec une sensualité qu’accentue encore le N&B : Yeux lumineux et félins de Simone /Alice, son demi-sourire ironique qui n’appartient qu’à elle, sa voix légèrement moqueuse qui jette les mots sans se prendre au sérieux, mais dont la charge émotive devient palpable, face à ce jeune amant qui se découvre enfin, tel qu’en lui-même, s’offrant corps et âme à la femme vibrante et retenue, qui l'a compris au premier regard.

Alice, c’est bien sûr une figure maternelle pour Joe, arraché à son foyer par la guerre et les bombardements, mais c’est d’abord et surtout, la première femme qui le met en confiance, la seule qui sait apaiser la fureur et la tension qui habitent le jeune homme, confronté, soit aux nantis, méprisants et imbus de leur pouvoir, soit aux prolétaires, qui regardent d’un oeil critique ce petit employé municipal voulant jouer dans la cour des grands.

Et dans cette cité industrielle et grisâtre où les carcans de classes s’avèrent si prégnants à la fin des années 1940 –l’histoire se déroule à cette période-- leur échappée belle à la campagne en amoureux, reste l’un des moments forts du film : instants rares et lumineux, où plus rien n’existe que ce bonheur à deux, et le merveilleux sentiment qui les immerge l’un dans l’autre, abolissant la barrière d’une liaison immorale, balayant chez lui, du moins le croit-il sincèrement, ses envies d’aisance et de clinquant, cette réussite sociale qu’il a désirée éperdument...
La désire-t-il encore ?

Car Joe n’est pas le cynique sans états d’âme que l’on pouvait soupçonner au début, mais un être qui n’a pas encore vécu et aimé, et c’est avec Alice, Française plus âgée que lui et mal mariée, que le jeune homme va s’accomplir, oubliant momentanément, dans cette romance adultère, ses ambitions de classe, juste poussé par le désir de vivre avec la femme qu’il aime.

Laurence Harvey, acteur que je ne connaissais pas, m’a littéralement captivée, par son jeu, si juste, si vrai, laissant peu à peu tomber son masque calculateur pour se révéler plus faillible, par le charme de son regard et de son sourire, par l’expression maladroite et touchante de ses doutes et de ses fêlures, et par la tristesse incommensurable qui s’abat sur lui comme une chape de plomb, dans une scène finale où la noirceur le dispute à l’amertume, impression douloureuse d’un être qui a perdu une partie de son âme.

Une belle alchimie réunit les deux acteurs , et Simone Signoret apporte une finesse bouleversante à ce personnage mesuré et passionné, femme douloureusement lucide, toujours digne dans ses espoirs et ses désespoirs, la seule peut-être qui soit épargnée dans ce drame de l’arrivisme et de la discrimination sociale, qui m’a rappelé, par bien des aspects, Une place au soleil, laquelle adaptation m'avait déjà transportée.

C’est grâce à ce film, et on le comprend, que Simone Signoret, après son prix d’interprétation à Cannes 1959, remporta l’Oscar de la meilleure actrice un an plus tard, faisant d’elle la première Française à obtenir ce prix : elle y est admirable

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