Petite grandeur et grande décadence

Avis sur Les Damnés

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Le terme “malaisant” fait aujourd’hui son entrée dans le dictionnaire Robert, il était pourtant déjà très bien mis en image par Visconti dans les damnés.

Le malaise vient du charme absolu du film qui propose une jolie fresque historique, des décors flamboyants, de jolis acteurs, une beauté générale qui contraste avec le propos de déclin financier, moral, psychique, avec des comportement nauséabons, des prises de position, des dénonciations, des abus.

Tout ce qu’on pourrait trouver de pire chez l’homme est mis en image sous les atours d’une famille honorable et civilisée. Tout ce qui semble charmant devient peu à peu dégoûtant, c’est comme si on était face à une anamorphose et qu’on découvrait le vrai visage de chacun en s’approchant de la toile.

La famille semble touchée par la même maladie, la même damnation, cette lèpre qui peu à peu contamine tout sur son passage.
L’héritage familial c’est autant un nom qu’un rang, une ambition, un patrimoine, des rancœurs qu’on traîne comme ces particularités physiques qui se transmettent de génération en génération.

Les damnés présente également un instantané de l’histoire européenne en prenant place pendant la montée du nazisme.
Les profils présentés sont variés et jouent les différents arrangements d’une même partition: le drame transpire de tous côtés, et on a bien du mal à savoir où il faudrait regarder pour trouver un morceau d’espoir.

Pourtant il y a bien ce personnage de Martin qu’on prend plaisir à suivre: il apparaît d’abord en Marlène Dietrich, et on découvre tout à la fois l’acteur et son personnage tous deux fragiles, élégants, beaux, et troublants.
L'attrait devient très vite embarrassant: quand on se rend compte des penchants pédophiles de Martin, on passe de la fascination à la pitié, puis à une horreur qui reste teintée d’espoir parce qu’au fond on continue de croire qu’on pourrait voir ce personnage changer, et c'est parce qu'on a envie d'y croire que sa déchéance nous émeut.
Martin est le pivot du film comme Helmut Berger son interprète est le point de fuite de Visconti, celui vers lequel converge son attention.
Sans connaitre la relation entre les deux hommes, on la sent, elle irradie le film et nous rend spectateurs et complices: la fascination traverse l’écran et les années, et nous sommes subjugués par la beauté d’helmut saisie à travers l’œil de Visconti.

C'est justement pour cela que le film est difficile à vivre: parce qu’on aime réellement le personnage qu’on voudrait soutenir dans ses souffrances mais qu’on doit condamner pour ses excès.
On devrait être révolté, et on l’est, mais toujours une petite voix se tue à nous tempérer, à nous dire que quand même Martin aurait bien besoin d’être aimé. Le malaise rejoins celui qu’a déjà pu nous faire subir Humbert Humbert dans Lolita.
On en est au point où on se remet en question: faut-il avoir beaucoup de cœur pour continuer d’aimer un personnage au comportement abject? Ou au contraire cette fascination montre-t-elle justement une compréhension limitée pour les victimes?
Voilà une question à laquelle on aimerait ne pas obtenir de réponse

Au delà de Martin, les damnés retrace l’histoire d’une famille, des tiraillements, des difficultés pour des industriels à vivre les changements de régime en tentant de préserver leurs actifs, des mauvais choix, des petits arrangements qui minent petit à petit le bel empire.
On aimerait pouvoir traverser la rue et se rendre compte que juste en face vivent les Bubenbrook de Thomas Mann, il est certain que les deux familles auraient beaucoup de choses à partager sur leurs souvenirs de grandeurs et leurs chutes retentissantes.
Les deux œuvres partagent en tout cas la même force, et le même charme et la même teinte dans le registre “ambiance de fin de règne”.

C'est toujours la même histoire depuis l'antiquité, ceux qui se sont trop approchés du soleil s'y sont brûlé les ailes, ici l'incendie prend dans les esprits pervertis d'une famille en pleine déliquescence.

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