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La poésie du haricot

Avis sur Les Délices de Tokyo

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Critique publiée par le

Imaginez un film intitulé « Cassoulet », « Bouillabaisse », « Choucroute », « Salade-tomate-oignon »… Iriez-vous le voir ?

Je n’en suis pas certain. Et pourtant, Naomi Kawase ne fait rien de moins en intitulant son film « An » (grossièrement transformé en Délices de Tokyo pour les Français), alors que l'anko (餡子) ou an (餡) est une pâte de haricot azuki (sorte de haricot rouge).

« La nourriture et la cuisine sont des choses très importantes pour moi.» (Naomi Kawase, interview d’Allocine)

Sauf que ce thème ne vient pas seulement de son intérêt pour la nourriture, il incarne aussi son talent à montrer la vie en toute chose. Que ce soit les dorayakis, des pâtisseries traditionnelles japonaises qui se composent de deux pancakes fourrés de pâte de haricots rouges confits, ou des îlots de nature dans un univers urbain.

« Pour moi, la nature est un personnage à part entière. Le cerisier est un personnage, au même titre que Tokue (Kirin Kiki) et Sentaro (Masatoshi Nagase). Je veux montrer d'autres personnages que les êtres humains. »

Chez Kawase, réaliser un film est aussi délicat que de cuisiner des haricots rouges confits : éviter qu’ils n’éclatent ou qu’ils brûlent, laisser filer l’amertume, ne pas les écraser et enfin écouter ses ingrédients.

Ses ingrédients, la réalisatrice le puise dans deux acteurs majestueux : Kirin Kiki (Tokue) et Masatoshi Nagase (Sentaro). La réalisatrice est en cela très proche du personnage de Tokue. Elle aborde avec délicatesse et sagesse son sujet, tout en retenue et en poésie. Elles ont en commun le geste juste, l’effort, la patience, l’espoir, et surtout l’envie de donner dans le respect de soi et de l’autre.

  • Il faut les accueillir correctement. [Toku]
  • Les accueillir ? Mes clients ? [Sentaro]
  • Non, les haricots. [Toku]
  • Les haricots ? [Sentaro]
  • Ils ont pris la peine de venir jusqu'à nous depuis leurs champs. [Toku]

Il est intéressant de voir d’ailleurs comment Naomi Kawase aborde cette histoire tirée d’un roman.

«Comme la littérature et le cinéma sont deux médiums différents, j’ai évacué les considérations psychologiques qu’il y avait dans le roman. […] Vous savez, mes acteurs ont vraiment mis 100% d’eux-mêmes dans ce film. C’est en outre la première fois que je travaille avec un chef opérateur, ce qui m’a permis beaucoup de spontanéité lorsque je voulais filmer quelque chose qui n’était pas dans le script. La monteuse, Tina Baz, est par contre la même que sur Still the Water. Elle est Française, et comme elle ne parle pas japonais, elle se concentre sur le flux émotionnel du film pour le construire. Ces trois éléments expliquent peut-être la justesse dont vous parlez.» (Interview de L’Hebdo)

Dans les premiers instants, le film semble prendre le chemin d’un récit d’apprentissage, et même de rédemption, entre une Tokue incarnation de la sagesse, un Sentaro homme au chemin brisé et une Wakana adolescente qui flétrie prématurément.

Sauf que la success story est un leurre. Tout d’abord parce que le rapport est faussé et que chacun cache aux autres son propre emprisonnement : Tokue enfermée d’abord au sanatorium puis dans le carcan d’une société rigide, Sentaro dans sa dette financière et sa culpabilité, Wakana dans son rapport avec sa mère et son appartement interdisant un canari en cage. An est en vérité une ode à la liberté, qui passe par une écoute de la nature et du monde qui nous entoure. Il peut ainsi paraître paradoxal que la nature prend justement toute son aisance dans l’enceinte fermée du sanatorium.

La grande force du film réside dans cette douceur, cette retenue et surtout cette approche indirecte d’un sujet d’une violence inouïe.

« Quand j'ai appris l'histoire du traitement et de la séquestration des lépreux au Japon, j'ai eu envie d'en connaître davantage. Je ne pourrai jamais comprendre la vraie souffrance de ces malades. Je n'ai pas vécu cette expérience et n'étais pas née à cette époque. Mais j'ai éprouvé une vraie honte de n'avoir pas connu plus tôt ce pan de l'histoire. C'est aussi pour cela que j'ai voulu que les spectateurs prennent conscience de ce problème, à travers une histoire accessible à tous. Quand on dénonce un scandale du passé, on est logiquement tenté de le faire durement, de regarder derrière nous et de juger trop hâtivement. Mais je souhaitais justement, avec Le Délices de Tokyo, le faire de manière plus posée, afin d'éviter que les querelles du passé se poursuivent dans le présent. C'est une façon de trouver un chemin vers la paix. Il faut être positif pour construire l'avenir. » (Interview Allocine)

En faisant quelque recherche, je suis tombé sur un article paru en 1996 dans Libération une semaine après l’abrogation de la loi de confinement des lépreux. L’article est d’autant plus saisissant qu’il met en avant des points forts du film de Naomi Kawase, par ailleurs documentariste. J’en mets ici de larges extraits qui éclairent le contexte du film.

« Cinquante ans après la découverte aux Etats-Unis d'un médicament reconnu efficace pour le traitement de la lèpre, les malades japonais viennent à peine de retrouver leur entière liberté de mouvement. Le Parlement a voté la semaine dernière l'abrogation de la loi de 1953 sur la prévention de la lèpre, stipulant l'internement obligatoire des malades. En juin dernier, une commission du ministère de la Santé avait reconnu que «le fait d'isoler les malades et d'attiser la peur malgré le caractère peu contagieux de la maladie» avait été une «grave erreur». [...] La France, par contraste, n'a pratiqué que des hospitalisations temporaires en sanatorium spécialisé. »

[...]

Sagano, 69 ans, un malade de la léproserie d'Oshima Seisyoen (le Jardin des pins verts) est l'une des 15 léproseries au Japon : «Les plus valides s'occupaient des malades sérieux. Nous devions tout faire, y compris incinérer les morts, raconte Sagano. Les personnes handicapées étaient entassées à 8 ou 9 dans des pièces où elles pouvaient à peine s'allonger. Nous étions traités comme des bêtes.»

[...]

Avant son mariage, il a dû subir une vasectomie. Bien que les médecins aient conclu très tôt au caractère non héréditaire de la maladie, cette règle n'a été supprimée que dans les années 60. L'humiliation était poussée à l'extrême: «Jusqu'en 1952, hommes et femmes ne pouvaient pas vivre dans la même chambre. A minuit, j'étais autorisé à me rendre dans le dortoir des femmes...»

[...]

Restait la mise en quarantaine obligatoire, inscrite en toutes lettres dans la loi de 1953. Son abrogation ne devrait pas modifier grand-chose dans la vie des 5 800 malades japonais. [...] Toshio Nakaishi, un autre malade. «Ce n'est pas raisonnable. Je finirai sans doute ma vie ici, dans cet univers limité et protégé. Mais libre...»

Quand Sentaro et Wakana entrent avec appréhension et crainte dans la léproserie, ils ne voient qu’un seul visage au nez manquant. Eux comme nous ne voient qu’une chose : un visage souriant.

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