Makoto Shinkai peut-il encore nous raconter une histoire d'amour ?

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La question mérite d'être posée. En effet, si vous découvrez les œuvres de celui-ci, sachez-le : les thématiques des films de Makoto Shinkai comprennent l'amour, la nature, les distances, les villes et les relations humaines plus largement. De Byōsoku Go Senchimētoru (5cm per second) en passant par Kimi no na ha (Your Name) jusqu'au film d'aujourd'hui, si tenté que l'univers "Shinkai" tel qu'il a pu l'appeler devait se former, ce serait une fresque d'aventures belles, romantiques et chantantes.

Pourtant, vous qui entrez ici, préparez vous à monter sur les rails d'un monde beau, saisissant, parfois terrible, tragique, mais qui vous fera monter des montagnes russes de sentiments.

Pour bien débuter cette critique, j'aimerais vous avertir d'ores-et-déjà que je risque de procéder à des révélations (spoilers) et surtout, vous emmener sur la comparaison la plus entendue :

Un nouveau Miyazaki ?

Parmi les films réalisés et dirigés par Makoto Shinkai, c'est probablement Your Name qui a poussé la comparaison avec le monstre sacré Hayao Miyazaki. Your Name fut un succès critique et en salle de manière internationale. Assez pour se placer dans le palmarès des 10 meilleurs lancement de films au sein du Japon, allant à la rencontre des succès des films de Miyazaki. Les enfants du temps confirment l'essai : un nouveau titan de l'animation de film au Japon s'est dressé et se maintient.

Pourtant, comparer les œuvres des deux réalisateurs, si l'exercice paraît pertinent, amène pourtant une différence fondamentale. Lors de l'interview diffusée sur Crunchyroll.fr, Makoto Shinkai disait user des œuvres qu'il avait vu au cours de son passé pour formuler ses propositions cinématographiques. C'est probablement le temps qui différencie Makoto Shinkai de Hayao Miyazaki.

Des thèmes les relient évidemment : la société et les Hommes, la nature, la relation entre les deux. Pourtant, Makoto Shinkai a toujours bien fait la différence entre lui et Miyazaki. Ainsi, a-t-il déclaré :

"Ça ne me déplaît pas bien sûr, c’est un grand honneur, mais je pense que les gens surestiment mes capacités. [...] Pour moi, le cinéma de Miyazaki est parfait. Je ne pourrais jamais atteindre son niveau. Je compte donc faire quelque chose différent, aussi bien au niveau des messages que du style. [...] Au Japon, je ne suis qu’un parmi les 400 noms que les fans d’animation peuvent citer comme le successeur de Miyazaki."

Et Makoto Shinkai ne ment pas. D'une part, son cinéma n'est pas celui de Miyazaki, d'autre part il propose sa propre vision et ses propres histoires. La première différence est probablement l'amour : les films de Miyazaki n'abordent que très peu ce thème. Porco Rosso le fait plus que d'autres, mais ce n'est pas le centre des histoires, contrairement aux films de Makoto Shinkai où cela est beaucoup plus récurrent. Ensuite, la musique n'a pas le même rôle : si bien entendu, les bandes originales seront marquantes dans les deux cas, le rôle de la musique n'est pas le même.

Dans les films du studio Ghibli, on cite un autre monstre sacré : Joe Hisaishi. Pour Your Name et Les enfants du Temps, le groupe RADWIMPS signe deux performances qui sont partie intégrante de la performance des films. Pourtant, les comparer dans leur fonction et leur style permet de comprendre finalement en quoi les propositions de Makoto Shinkai et de Hayao Miyazaki diffère. Joe Hisaishi compose de la musique orchestrale qui rende la nature, la majesté ou l'ambiance, là où RADWIMPS signe des chansons très modernes et qui accompagnent l'action, aide à la ressentir. En fait, c'est une différence générationnelle qui sépare les œuvres.

Hayao Miyazaki, témoin d'une guerre se concrétisant par la chute de deux bombes atomiques, Makoto Shinkai enfant d'une société moderne qui se cherche dans une époque qui nous est contemporaine. Miyazaki parle de la destruction d'une nature, de la violence des conflits, des risques d'une technologie incontrôlée et des défauts de l'humanité. Makoto Shinkai nous parle d'une jeunesse cherchant à se retrouver à travers les épreuves d'une société moderne où les distances, le temps et maintenant, la nature, sont déformées, réduites et impliquent de nouveaux enjeux, épreuves et risques.

Cette distinction posée, abordons une incroyable performance en ces années de fan-service outranciers...

Cinq ans après Your Name : une leçon de fan service

Si vous avez aimé 君の名は, voir 天気の子 vous sera une agréable surprise. C'est même un cas d'école. En effet, la fin de Your Name impose une ellipse... Oser raconter celle-ci dans le film d'après était une véritable surprise... Et une très bonne surprise. En effet, l'intégration des personnages de Mitsuha et de Taki dans l'histoire de Tenki no Ko est parfaite et ne gêne jamais l'histoire principale : elle rappelle des sentiments forts et passionnés que la création précédente du réalisateur avaient pu suscité, mais qui accompagnent parfaitement sa nouvelle création.

Je tenais à consacrer une partie de ma critique car l'intégration était réellement une telle réussite qu'elle m'a fait réfléchir à cette pratique qui vise à satisfaire le public de manière parfois artificielle ou forcée. Inattendue, mais très bien mené, cela améliore l’œuvre et démontre une certaine affection pour son public et non pas juste un calcul mercatique artificiel. Une sincérité dont certains devraient s'inspirer...

Malgré tout, après les retrouvailles de Taki et de Mitsuha, Makoto Shinkai réitère la performance de nous raconter une histoire d'amour saisissante (attention, le risque de spoiler augmente à partir d'ici!).

Nul n'a besoin de soleil pour éclairer ses jours quand l'amour éclaire le futur :

Hodaka Morishima rêve de s'échapper de l'île où il réside pour partir à la capitale trouver sa place en ce monde par la force de ses propres efforts. Là-bas, la désillusion est de taille : ses économies fondent très rapidement alors qu'il cherche désespérément un emploi, en vain : trop jeune, esseulé, il doit son salut à Keisuke Suga qui le recueille et lui fournit un petit travail de pigiste dans un magazine sur l'occulte et le paranormal. Il se rend compte que Hina Amano, une jeune fille l'ayant nourrit alors qu'il n'avait plus réellement les moyens de le faire et qu'il avait sauvé d'un gérant de club cherchant à la recruter de force, est en fait une véritable fille-soleil,c'est-à-dire, une prêtresse (miko) capable faire céder la pluie pour invoquer le soleil, rétablissant l'équilibre météorologique quand celui-ci manque d'être rompu.

Hina ayant besoin d'argent, elle et Hodaka coopèrent pour tirer parti du don de la jeune fille car elle en a besoin pour nourrir son jeune frère. Mais le pouvoir d'Hina possède un grand coût et les actes du jeune homme, fugueur, le pourchasseront. Les ténèbres de Tokyo et l'état du monde pèseront dans la balance, alors que celui-ci tombera peu à peu de celle qui deviendra pour lui, bien plus précieux que la sécurité de Tokyo, l'état de l'équilibre météorologique du monde et que le soleil lui-même...

J'ai été incroyablement surpris par la capacité de Makoto Shinkai à raconter une nouvelle histoire d'amour qui, si personne ne saura dire si elle est objectivement meilleure ou moins bonne que la précédente, me raccroche à nouveau à cette formule simple que les japonais appelleront sobrement le "boy meets girl". Ma peur en allant le voir, c'était de m'ennuyer. De revoir une redite de Kimi no Na ha. Quelle claque. Entre les références au film précédent et l'histoire du rêve d'Hodaka, de sa rencontre avec Tokyo et ses habitants, jusqu'au choix, on ne peut que se sentir ému face aux différents personnages qui ont tous leur rôle et leur importance dans cette ville qui affronte les pluies de plus en plus forte.

A l'instar de Mitsuha qui rêve d'aller à Tokyo, Hodaka lui aussi est issu d'une campagne isolée et c'est en se rendant à Tokyo qu'il trouvera son amour... Mais si l'amour n'est pas présent pendant un long moment de film, on tombe amoureux du couple de jeune avec la même pudeur qu'ils découvrent peu à peu leurs sentiments respectifs pour l'autre. Pourtant, l'orage gronde au loin et le rôle qu'Hina doit accomplir pour la survie de Tokyo marque un questionnement brutal...

La question du poids de la responsabilité de la catastrophe écologique

Makoto Shinkai raconte dans ses interviews qu'il a été inspiré du réchauffement climatique et des saisons pluvieuses toujours plus intenses ayant frappé Tokyo ces dernières années. Avec des risques de submersions des villes toujours plus élevé au fur et à mesure que l'Humanité ne parvient pas à rapidement réduire ses émissions de gaz à effet de serre, on assiste par exemple au déplacement de la capitale de l'Indonésie (Jakarta) vers des zones moins dangereuses. Le niveau de la mer augmente, le climat se dérègle.

Et qui héritera du problème ? Qui devra le résoudre ? En effet, ici, Makoto Shinkai fait reposer une solution simple : un sacrifice unique pour rétablir le climat de Tokyo et éviter la submersion de la ville. Amano Hina, la prêtresse du soleil, doit disparaître pour résoudre le problème du climat déréglé du monde des enfants du temps. Face à la pluie sourde et permanente, le monde des adultes (ici le plus représenté par Keisuke Suga, mais aussi les forces de polices) est incapable de réagir, se contentant d'aspirer et d'attendre au retour du soleil.

La police rattrapant Hodaka, Suaga, son sauveur à Tokyo, finira par l'abandonner pour protéger son droit de visite auprès de sa fille confiée aux parents de sa défunte conjointe. Plus encore, les enquêtes de Suga et de sa nièce (Natsumi) leur apprenne la réalité des pouvoirs d'Hina : celle-ci disparaîtra si elle sauve le climat. Les générations que représentent Suga et Natsumi rentreront en conflit au propos du sort des deux adolescents : le boomer bientôt cinquantenaire commentera cyniquement que n'importe qui sacrifierait une fille pour revoir le soleil, tout comme il abandonnera Hodaka pour ne pas être suspecté par la police et la procédure lui rétablissant le droit de visite vers sa fille.

En fait, Tenki no Ko est un film parlant de la responsabilité des générations les unes envers les autres. Les jeunes, ici, abandonnés, sont tantôt guidés par les adultes, avant d'être laissé à leur propre sort devant la gigantesque Tokyo. Et la police n'est pas non plus-là pour aider les jeunes, allant les pourchasser pour tenter de les placer et les séparer (un classique dès qu'il y a des questions de souci sociaux avec des enfants et la police dans les films...), ignorant pratiquement la pluie continue s'abattant sur Tokyo, puis tentant d'empêcher Hodaka de retrouver la fille qu'il aime.

Les adultes, aveugles, empêchent le futur heureux des adolescents, mais pourtant, Hodaka trouverât du soutien chez les plus jeunes (Nagi) et les jeunes adultes (Natsumi), jusqu'aux adultes n'ayant pas oublié leur jeunesse, apportant à Suga son ultime rédemption...

N'en reste qu'une constante : si Hina ne disparaît pas, la pluie reviendra. Et Hodaka, fou amoureux, fera tout pour la ramener. Peu importe le sort du monde face à son amour pour Hina, qu'il lui déclarera de la plus belle des façons, au point d'orgue du film :

Peu importe le climat ! Hina, je veux être à tes côtés plus que n'importe quel ciel bleu ! Le climat... Le climat peut bien rester fou !

Et comment peut-on blâmer le jeune homme ? Qui accepterait de voir la personne qu'il aime être sacrifié pour la sauvegarde de la planète ? Et surtout, ce sacrifice doit-il venir de nous, adultes, ayant le recul pour tenter d'offrir un futur où il sera possible pour nos jeunes de tomber amoureux, ou doit-on faire porter cette responsabilité à ceux-là, quitte à les priver de la chance de tomber amoureux ?

Les questions sont profondes et Makoto Shinkai nous donne une réponse sans équivoque en animant Tokyo, inondée sous les pluies incessantes qui n'ont pas été arrêtée de par le choix d'Hina et d'Hodaka.

Une réalisation à couper le souffle

Des paysages somptueux au monde par-delà les nuages, des animations de pluie magnifique, le tout dans un monde foisonnant de détail... Tokyo et les inondations n'ont jamais été aussi belles que dans les enfants du temps. Mais bien plus qu'une réalisation léchée, la production est aussi saisissante que la chute de la comète dans Your Name. Le film est rythmée et écrit avec une véritable maîtrise d'un schéma narratif classique, mais qui nous tient en haleine grâce à ses deux enjeux contradictoires... La musique composée par Radwimps spécialement pour le film accompagne la découverte de Tokyo jusqu'au désespoir amoureux d'Hodaka, dans ce qu'à de plus beau le cinéma : le film, à travers tous les sens qu'il peut mobiliser, nous aspire dans cette grande fuite pour savoir si l'amour à encore une place dans ce monde moderne menacé par le climat déréglé.

Si la différence qualitative entre Your Name et Les enfants du temps est très difficile à réellement voir (car on est plus dans le perfectionnement que dans l'amélioration l'un par rapport à l'autre), on peut cependant mesurer la distance parcourue entre 5cm par seconde au début des années 2000 jusqu'à aujourd'hui. Très certainement, Makoto Shinkai n'est pas Hayao Miyazaki, il est devenu pour moi, bien plus que cela et il suffit de comparer le chemin parcouru vingt ans pour s'en persuader : les mêmes éléments ont été perfectionné, mais le ton a changé. Comme il le dit, le séisme de 2011 a beaucoup changé son travail et d'une fin amère, il veut désormais donner aux générations qui verront ses films de l'espoir... Ce sont pour moi, au même titre que les plus beaux films du studio Ghibli, de véritables trésors laissés aux générations futures.

Les enfants du temps est pour moi, actuellement, le film d'animation le plus beau jamais fait, tant en terme de techniques, de dessins, mais aussi de composition artistique. Sa bande-son parfaitement adaptée amène à une certaine synesthésie, rendant l'expérience marquante.

Et après ?

Si quand bien même on pourrait dénoter un problème de cohérence temporelle entre Kimi no Na ha et Tenki no Ko, en conclusion, pour moi, Makoto Shinkai a produit un nouveau chef d’œuvre que je voudrais revoir, tout comme j'ai revu Your Name. Tant sur la technique sur le fond, que l'on soit d'accord ou non avec l'interprétation ou les messages de film, tout est maîtrisé d'une main de maître, en plus d'avoir mon coup de cœur personnel, lui valant une note de dix. Si vous ne l'avez pas vu, je vous invite à le voir et à le montrer autour de vous tant je le considère comme beau et touchant.

Si je dois conclure au-delà de ma note, c'est que je dois dire que oui, l'amour a pu encore quelque chose et oui, Makoto Shinkai a toute ma confiance pour nous raconter de belles histoires d'amour... Et cela tombe bien, car il compte bien le refaire dans trois ans !

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