Une rivière de merde

Avis sur Les Évadés

Avatar Jofrey La Rosa
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(article précédemment publié sur Les Chroniques de Cliffhanger & Co)

En 1994, pour son premier long métrage de cinéma, Frank Darabont a frappé un grand coup avec Les Évadés, l’adaptation d’une nouvelle de Stephen King. Un grand coup parce qu’il réussit à tirer le meilleur parti d’une nouvelle relativement simple et terre-à-terre pour le maître de l’horreur, pour en faire une petite bombe d’émotion, sans jamais tomber une seule seconde dans un pathos lourdaud. De ce drame carcéral situé immédiatement après-guerre, il distille une histoire d’amitié masculine sur un récit de près de 20 ans, dans les tréfonds de la prison fictive de Shawshank, pilier central de l’univers partagé kinguien. À la fois très classique dans la forme et relativement original dans son récit, Darabont développe et sublime une amitié qui dépasse les couleurs de peau, les différences socio-professionnelles, les générations mêmes, parce qu’entre ces murs gris, Andy (Tim Robbins) et Red (Morgan Freeman) sont tous les deux à armes égales, disposés à survivre même s’ils ne seront sûrement plus jamais libres.

En effet tous deux condamnés à perpétuité, plus ça va et plus l’espoir de revoir le monde terrifie plus qu’on y aspire. Ils appellent ça « l’institutionnalisation », comme si le fait de rester enfermé trop longtemps (et souvent à raison), poussait ces hommes a vouloir rester en terrain connu, le seul où ils aient réellement leur place. Comme ce fabuleux personnage qu’est Brooks (James Whitmore), vieil homme ayant passé près de 60 ans en prison, relâché au crépuscule de sa vie, ne se faisant pas à sa nouvelle liberté retrouvée. Le meurtre, puis le suicide, ne semblent plus que la seule solution, le seul salut possible même. Mais le véritable fond du film réside dans le personnage d’Andy Dufresne, notre protagoniste accusé des meurtres de sa femme et de son amant, et dont on apprend que très tard dans le métrage l’innocence effective. La distillation du récit quant à son innocence pourrait être plus appuyée et/ou résolue plus vite, pour que le spectateur puisse forcer son identification plus rapidement, mais Darabont préfère tisser son amitié avec Red et les autres prisonniers, avant d’innocenter Andy et qu’il ne se fasse justice lui-même, car de justice il n’y a pas dans un lieu rongé par la corruption et la violence.

À la tête de cette prison en forme de purgatoire, on trouve le directeur Warden Norton (Bob Gunton) et le maton Hadley (Clancy Brown) qui ensemble tourmentent les détenus au quotidien en recevant pots-de-vin et détournant les fonds à des fins personnelles. Ou c’est ce qu’ils crurent, puisqu’Andy Dufresne utilise ses qualités de financier pour berner ces vils requins. C’est l’écriture de Darabont, parfait équivalent ciné de King (il réalisera plus tard La Ligne Verte puis The Mist, tous deux également tirés de l’auteur de Carrie), qui prend les codes bibliques pour les retourner, dans une plus qu’évidente rédemption/absolution – le titre original prend son sens : The Shawshank Redemption). Andy et Red avaient besoin l’un de l’autre pour s’élever : si Andy doit littéralement « traverser une rivière de merde » pour accéder à sa rédemption, Red avait besoin de voir son ami sortir de la prison pour regagner espoir, et de facto sa libération conditionnelle, tout comme il avait besoin de l’expérience de Brooks pour savoir qu’il fallait qu’il rejoigne son ami Andy au Mexique.

Au début du film, alors que le bus qui mène Andy à la prison y fait son entrée, la camera aérienne englobe ses murs immenses dans un mouvement qui ne refera son apparition que lors du plan final, dans un plan large bien moins encombré, sur une plage paradisiaque. Et c’est à ces moments précis qu’intervient la très belle suite musicale de Thomas Newman, une envolée lyrique magnifique qui montre les affres émotionnelles de ce film réussi sur à peu près tous les points. Le premier étant la photographie et la lumière de Roger Deakins, dans une douce crudité aux couleurs quasi inexistantes, dans un classicisme qui égale la mise en scène posée, calme et réfléchie de Darabont, orfèvre amoureux d’une forme éternelle de mise en scène. Calibrée pour mettre en valeur l’histoire et les acteurs, elle magnifie tout le casting, Robbins et Freeman en tête, qui livrent tous deux des partitions d’une justesse folle, entre la retenue et la générosité, dans un récit adagio mais jamais ennuyant, faisant alternativement rire et pleurer, à intervalles réguliers. In fine, Les Évadés a ce quelque chose d’intemporel, entre la modernité de King, le classicisme de Darabont et l’universalité de son récit, qui aurait pourtant très bien pu être enfermé dans un lieu unique, véritable monde systémique où les codes humains implosent et les sentiments se décuplent. Une véritable réussite que réitérera Darabont pour son second long, carcéral et adapté de King lui aussi : La Ligne Verte.

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