Tuer son double

Avis sur Les Feux de la rampe

Avatar Alfred_Babouche
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« C’est le côté vagabond qui est en moi… »
Il y aura des spoilers... mais qu’importe !

C’en est fini de Charlot, non pas à la fin des Lumières de la ville, ni à la fin du Dictateur, mais à la fin des Feux de la rampe. Le vieux clown sans succès, dépassé, soumis à la dictature du cinéma parlant, se meurt. Une réplique résonne encore, lorsqu’il retrouve la femme et se présente comme « Cyrano de Bergerac… moins le nez ! », c’est Charlot moins la moustache. Un poète assassiné, un combattant, un soldat, victime de son époque… et de son éternité personnelle, paradoxalement, à son dernier spectacle.
Chaplin réalise un film intime, comme un film d’adieu à son enfant-double, et qui réfléchit sur la vieillesse, sur la vie, la mort, les rêves. Cela ressemble étrangement à un bilan, presque nostalgique sur les années de folie, de succès, où il était le roi du monde. C’est cela qui rend le film particulièrement touchant. Par ailleurs, les références aux films qui ont couronné Charlot ne manquent pas : entre Le Cirque, évidemment, Les lumières de la ville, assez largement, et Le Kid, naturellement, on ne sait plus tout-à-fait de qui – Pygmalion ou Galatée – nous suivons l’histoire, et de qui nous voulons la gloire. Ce retour au théâtre est un retour en enfance.
Construit par souvenirs, ce film s’inscrit cependant dans la lignée des films de Charlot, c’est-à-dire qu’il devient explicitement une comédie musicale (là où les films muets l'étaient implicitement). Désormais c’est certain, autant retirer les déguisements et autres artifices – il est venu le temps de saluer le public et de s’en aller. Ainsi, Les feux de la rampe arrive-t-il au bon moment. Continuer les aventures de Charlot, c’était l’assassiner, le rendre médiocre et anachronique. Comme Chaplin n’est pas un criminel, ni un artiste cruel, il offre à son héros une heure de gloire. Chaplin, le roi de la galipette, est vieilli, rigide, impuissant en quelque sorte. Son « panache » (pour reprendre le dernier mot de la pièce Cyrano de Bergerac) est tel que c’est avec lui qu’il meurt. Charlot retraité, qui s’appelle ici Calvero (nom qui sonne comme un calvaire, et rappelle à la fois pour le Chaplin des débuts sorti des quartiers pauvres de Londres, et le Chaplin vieilli, étouffé par le cinéma parlant), n’a pas changé : idéaliste, poète, rêveur, humaniste. Les Feux de la rampe est une déclaration à cœur ouvert. En d’autres termes, il y aura un avant et un après. Les derniers films de Chaplin ne ressemblent pas aux autres, ceux qui font la course dans les palmarès du cinéma mondial… comme si Chaplin reconnaissait sa défaite face à Charlot, sur un ring de boxe qui s’appelle le music-hall.
Ce film de transition est malgré tout un paroxysme, bien que certaines longueurs ralentissent le rythme sur-vivant et déchaîné du Charlot des Temps modernes. Mais les temps modernes vont trop vite, ils ont blanchi les cheveux du Vagabond, qui pour s’opposer à lui ralentit, ralentit, ralentit.
Charlot a vengé Cyrano, et meurt comme Molière.

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