Refaire l'histoire

Avis sur Les Filles du docteur March

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Les Quatre filles du docteur March, célébrissime roman de Louisa May Alcott, donne régulièrement naissance à de parfaits (télé)films de Noël, tous plus classiques et gentiment moralisateurs les uns que les autres. On ne sera donc pas étonné que les distributeurs américains aient choisi le 25 décembre pour sortir aux Etats-Unis la dernière adaptation en date, signée Greta Gerwig. Mais a posteriori, la sortie française (un 1er janvier) semblerait presque plus pertinente, tant Les Filles du docteur March, sans pour autant trahir l’esprit du matériau originel, ressemble davantage à un film de diète et de bonnes résolutions qu’à un film de fêtes : moins de grands sentiments et plus de féminisme, voilà comment on pourrait résumer le mot d’ordre de la version de Greta Gerwig, qui nous arrive opportunément en pleine période de gueule de bois post-MeToo.

Ce qui distingue d’abord Les Filles du docteur March, c’est la manière dont Gerwig recompose totalement le récit d’Alcott pour alterner entre les deux tomes de son roman et ainsi multiplier des allers-retours entre passé et présent, de part et d’autre de ce point d’orgue que semble être le rejet de Laurie. Ce bouleversement chronologique, totalement anti-romanesque, déstabilise d’abord, surtout lorsqu’on garde en tête la version de Gillian Armstrong sortie en 1994. On ne peut alors s’empêcher de reconnaître à l’écran les épisodes les plus fameux (la chute dans la glace, les cheveux coupés, le roman brûlé, etc.), revisités de manière fidèle et respectueuse, presque timide, mais placés dans un désordre qui donne parfois l’impression d’avoir sous les yeux le remix d’un autre film, ou la jolie bande-annonce d’un récit qui peine à démarrer.

Cette distance est renforcée par des choix de casting relativement contre-productifs, où seule Meryl Streep paraît totalement dans son élément, alors que défilent à l’écran des stars plus ou moins jeunes, toutes caractérisées par un jeu extrêmement moderne et une même façon d’imprimer leur personnalité aux rôles qu’ils interprètent, plutôt que de s’effacer derrière eux. Chalamet promène ainsi les mêmes moues boudeuses que dans Call Me By Your Name, Ronan n’est jamais très loin de la Lady Bird imaginée, déjà, par Gerwig, Pugh reproduit la danse de Midsommar, affublée de la même couronne de fleurs, et Louis Garrel arrive comme un cheveu de gaucherie française sur la soupe de cette grosse production américaine. Même la géniale Laura Dern a du mal à faire oublier les rôles d’impitoyable businesswoman auxquels elle a été récemment abonnée (Big Little Lies, Marriage Story) pour se glisser dans l’habit de la douce Marmee. En bref, on a du mal à croire à ce XIXe siècle moins pittoresque qu’emprunté, avec ses décors et ses costumes immaculés, ses acteurs qui jouent autant leurs personnages qu’ils jouent avec eux, dans un second degré peut-être involontaire, mais qui nous laisse en dehors de l’histoire.

Au fur et à mesure que le scénario dévoile ses intentions, on finit quand même par se laisser séduire par cette subtile déambulation à travers les époques, qui permet à Gerwig de mettre sans cesse côte-à-côte les illusions et les désillusions de ses quatre héroïnes. La gravité peut ainsi succéder à l’euphorie en un seul raccord et c’est tout le poids de destinées féminines vouées au mariage (plus ou moins arrangé) qui s’exprime ainsi avec une force nouvelle, en tout cas nettement supérieure à ce qui ressortait de la très sage version de 1994. Cette manière de réorganiser discrètement le propos est finalement ce que le film a de plus profondément lucide et désenchanté, même si l’engagement féministe de Gerwig se lit plus ouvertement dans sa façon de recentrer le propos sur la passion de Jo pour l’écriture, au détriment de la romance. Cette passion encadre d’ailleurs littéralement Les Filles du docteur March, avec une première scène où la jeune femme se fait tranquillement expliquer qu’une héroïne de roman doit finir morte ou mariée, et une dernière scène qui se déroule dans une imprimerie.

Les amateurs de romance ne seront pas tout à fait déçus pour autant, car on ne manquera pas, comme il se doit, de s’embrasser sous la pluie à la fin du film. Mais en ajoutant un épilogue (présent dans le roman, mais absent du film d’Armstrong) et, surtout, en le saupoudrant de petits miracles de Noël version 2020 (un bébé qui passe des bras de sa mère à ceux de son père, une école pour garçons devenue une école mixte), Gerwig offre une cure de jouvence discrète mais bienvenue à un classique de la littérature qui n’était féministe que jusqu’à un certain point (le deuxième tome, après Little Women, « les petites femmes », s’intitulait Good Wives, « les bonnes épouses »). Sans tomber dans l’anachronisme qui consisterait à juger une œuvre passée à la lumière de nos valeurs contemporaines, on peut se réjouir que le visage serein de Saoirse Ronan assistant, à la fin des Filles du docteur March, à la naissance de son œuvre, constitue une sorte de pont entre le travail d’Alcott et celui de Gerwig. Avec cette nouvelle Jo, plus indépendante et confiante en son avenir, c’est comme si la réalisatrice exprimait sa propre conscience du rôle de passeur qui est ici le sien, livrant ces Little Women à une nouvelle génération de « petites femmes », dont l’avenir méritait bien qu’on refasse un peu l’histoire.

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