All my life I've been running

Avis sur Les Forbans de la nuit

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Le spectateur est plongé dans l'ambiance dès les premières images du film. On assiste alors à une course-poursuite, réalisée et montée d'une façon qui en montre toute la rapidité et la violence. Un homme, que l'on reconnaît pour être interprété par Richard Widmark, est poursuivi à travers les ruelles sombres de Londres par plusieurs personnages qui ne veulent sûrement pas lui demander l'heure. Et au milieu de cette poursuite brutale, un plan rapide en dit long sur le personnage : il perd la fleur de sa boutonnière et n'hésite pas à perdre quelques précieuses secondes pour faire quelques pas en arrière, la ramasser et la remettre en place.
Il s'appelle Harry Fabian et c'est un des plus grands exemples d'anti-héros à ma connaissance. C'est un petit minable sans envergure, irresponsable et immature, dépourvu de morale, pas très malin mais très ambitieux. Petit coursier pour le patron d'une boîte de nuit, il rêve de se faire un nom et de devenir riche, mais sans travailler. Il n'hésite pas à voler de l'argent dans le sac de Mary (la magnifique Gene Tierney), sa chérie ; et quand elle le prend la main dans le sac (c'est le cas de le dire), il ose en plus proférer quelque mensonge invraisemblable et s'y rattacher comme s'il y croyait lui-même.
Le couple est vraiment antithétique. Elle travaille, fait de son mieux, se sacrifie tous les jours pour lui et l'aime sincèrement. Lui refuse tout travail et préfère sa vie de parasite, attendant vaguement une occasion de devenir riche comme si ça allait lui tomber du ciel.
Et quand il croise le lutteur Gregorius (dont il n'avait jamais entendu parler jusqu'alors), il croit que cette occasion est enfin venue. Sa décision est prise : il va devenir manager d'une salle sportive et dominer tout le domaine de la lutte à Londres. Or, ce milieu est déjà dirigé par quelqu'un, un de ces mafieux peu sympathiques et surtout peu enclins au dialogue et au partage. Il s'appelle Kristo.
Et Kristo est le fils de Gregorius.

Avec une rapidité extraordinaire, le film se déroule vers sa fin comme une tragédie. Implacable, il ne laisse aucune chance à ses personnages. Dès le début, on devine que notre pauvre Harry finira mal, et on ne se trompe pas trop. La question éventuelle pourrait être : tombera-t-il seul ou en entraînera-t-il d'autres avec lui ?
Le rythme est un des éléments essentiels du film. Tout est montré au pas de course. Harry ne cesse de courir. Il le dit lui-même à la fin : "all my life I've been running". Le film commence par Harry qui court, il se termine par Harry qui court. Entre temps, il court à sa perte avec une détermination qui impose le respect.
Et pourtant, on ne peut pas s'empêcher d'éprouver de la compassion pour lui. Il est franchement idiot, voire un peu salaud parfois dans sa volonté de manipuler tout le monde autour de lui, mais finalement il nous est sympathique. Et là, le jeu de Richard Widmark, absolument exceptionnel, est une des grandes explications de la réussite du film.

Un film noir, évidemment. Noir pas seulement par son aspect tragique. Noir également par ses thèmes, par ses décors, etc. Le Londres qui nous est montré ici est celui des bas fonds, des ruelles coupe-gorge, des troquets crasseux, des armées de mendiants. Pour un peu, on se croirait replongé à l'époque de Jack L’Éventreur ; le décor, en tout cas, est le même.
Au milieu de tout cela, les personnages sont presque tous des truands, gangsters et autres brutes. Le film se déroule dans un milieu où tout se fait par la violence. On règne par la violence. On se fait respecter par la violence. Une des grandes erreurs de Harry, c'est d'avoir cru pouvoir régner par la ruse, sans avoir recours à cette violence.
De nombreux personnages sont pathétiques. Beaucoup rêvent de sortir de leur situation, sans pouvoir y parvenir. C'est peut-être, là aussi, l'une des causes de l'échec de Harry : la rancune de plusieurs qui refusent catégoriquement que l'un d'entre eux puisse réussir.
Trois personnages paraissent honnêtes dans le film. Sur ces trois là, deux sont des victimes : Mary, la femme fidèle (opposée à l'autre personnage féminin, femme fatale), et Gregorius, le champion trop naïf. On ne les voit pas suffisamment pour changer l'impression de noirceur absolue du film. C'est un univers sombre et désespéré.

La réalisation est magnifique. Des plans superbes, en particulier des contre-plongées terrifiantes car elles interviennent quand Harry est en danger extrême. Le match entre Gregorius et L’Étrangleur est un moment d'une violence impressionnante, rarement égalée, même de nos jours. Le montage met en évidence des plans courts et des scènes courtes, imposant un rythme rapide qui ne se dément pas de tout le film.
Peu de films ont cette force et cette intensité.
Un chef d’œuvre.

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