La vie volée des horloges sans aiguilles

Avis sur Les Fraises sauvages

Avatar Lionel Bonhouvrier
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Bien joué Bergman ! Quand le générique défile, je sors de mon hypnose... déjà ? mais j'en voulais encore... des fraises, par kilos ! Comment exiger à minuit du projectionniste de la cinémathèque de recommencer la séance ? Ce serait pourtant idéal pour cette méditation cyclique sur la vie d'un septuagénaire assailli de rêves morbides. Quel maniaque fossilisé, ce docteur Borg ! Égoïste, misanthrope, momifié dans les bandelettes de ses principes. Mais le vieux crocodile a de la ressource, un cauchemar le réveille à l'aube et bouleverse ses plans. Au lieu de prendre l'avion, il décide de conduire sa limousine jusqu'à Lund pour assister à une cérémonie de jubilé en son honneur.

Le voyage en compagnie de sa bru Marianne devient initiatique, riche en réflexions sur lui-même. Ils font enfin connaissance, brisent l'indifférence distante et polie qui résumait leurs rapports. Marianne l'accuse de froideur, d'égoïsme et d'absence de compassion, à l'image de sa vieille mère et de son fils Evald, dont elle est l'épouse. Après le constat des tares héréditaires de trois générations, Marianne révèle sa grossesse que son mari veut interrompre. En la menant à son terme elle espère exorciser la malédiction familiale.

Le temps d'une journée, le vieil homme se transporte sur les routes et dans des souvenirs oubliés, s'arrête dans une propriété familiale, où d'éblouissantes visions de sa jeunesse le fascinent. Sa première fiancée lui apparait dans sa fraîcheur, cueille des fraises de bois, confie à un autre amoureux qu'elle n'est pas à la hauteur des exigences d'Isak. Voilà pourquoi sa fiancée a préféré l'autre jeune homme ! Sa rigidité de caractère et de conduite lui explose au visage, explique aussi le désastre de sa vie conjugale et familiale...

En acceptant la compagnie de trois jeunes en route pour l'Italie, le vieil Isak redécouvre la vivacité, la spontanéité de la jeunesse (Bibi Andersson joue une auto-stoppeuse affranchie pleine de candeur et d'espièglerie). L'aide à un couple en panne et en crise est une piqûre de rappel de ses déboires conjugaux - que la mort de son épouse rend définitifs. Traversant une région où il a longtemps exercé, il retrouve sa vie de médecin aimé de tous (Max von Sydow campe avec brio un pompiste reconnaissant). Son ambition n'a-t-elle pas sacrifié des relations humaines essentielles aux honneurs dont il ressent aujourd'hui l'amertume ? Victor Sjöström incarne un médecin tchékhovien rongé de doutes et de regrets (les points communs avec "Une banale histoire" d'Anton Tchekhov me frappent).

"Les Fraises sauvages", dont les correspondances s'entrecroisent avec rigueur et poésie, développent une vision cyclique du temps sur la vie volée. Un cauchemar matinal plonge le docteur Borg dans une ville en ruine. Un corbillard heurte un lampadaire, le cercueil se fracasse, une main en sort et entraîne Borg dans un monde de morts-vivants où les horloges n'ont plus d'aiguilles. En visite chez sa mère dans l'après-midi, Isak découvre avec consternation un héritage fatal de son père : une montre sans aiguilles...

Au cours de cette recherche du temps perdu, le début et la fin du film se répondent en échos. Au début Borg reconnaît ses défauts de caractères : misanthropie, égoïsme et des habitudes de maniaque. Sa gouvernante les lui reproche avec humeur, ce qui réveille Marianne. La fin du film réunit le même trio, mais l'odyssée géographique et mentale de notre héros change bien des choses. Désormais Isak et sa bru s'apprécient, la beauté mélancolique d'Ingrid Thulin a fait son œuvre... Et les rapports entre maître et gouvernante s'avèrent très ambigus avant qu'Isak - allongé dans son lit - ne renoue le fil de ses souvenirs d'enfance.

Ce film méditatif déroule avec fluidité la vie intérieure du vieil Isak Borg, rattrapé par son passé et sa jeunesse. L'histoire et sa narration, complexes et subtiles, vont et viennent du présent au passé, introduisent deux cauchemars qui diffusent lentement dans sa conscience leurs ondes concentriques. Une telle maîtrise, à l'apparente simplicité, est rare au cinéma et signe à coup sûr un chef-d'œuvre. Frères voyageurs, méditons sur nos vies perdues : la vie volée des horloges sans aiguilles déchire le cœur des plus endurcis, d'où s'égoutte un nectar de fraises des bois. Le cerveau imprégné diffuse leur baume dans l'alambic du corps, une conscience lucide nous visite et le frais paradis d'une jeunesse insouciante crisse sous les dents - tels des grains de fraises gorgées d'une inoubliable sève.

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