Balance ton cul

Avis sur Les Galettes de Pont-Aven

Avatar Domitius  Enobarbus
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In illo tempore, c’étaient les gueuletons gargantuesques, rogommes et chères-lie, c’étaient les virées en Renault 16 sur les routes de campagne, mignonnette de rouge à la main et clope au bec, c’étaient les jeunes pépées peu farouches dont on flattait la croupe un sourire égrillard aux lèvres, c’étaient les amitiés accoudées au zinc des PMU, à tout prendre c’était la France bien gauloise, débraillée et foncièrement paysanne, qui claironnait son exception culturelle d’un verbe poétiquement fleuri, festonné d’accents, de dialectes et de patois que le parisianisme triomphant ne toisait pas encore d'un œil si hautain.

Découvrir en 2017 Les Galettes de Pont-Aven et la patte je-m’en-foutiste de Joël Séria suscite à la fois nostalgie et étonnement. C’est tout ébaubi que nous nous demandons : Mais que s’est-il donc passé en cinquante ans ? Sous les coups de butoir acharnés d’un libéralisme économique farouchement individualiste, d’une centralisation abusive et abrasive des pouvoirs, d’une mondialisation culturelle benoîtement édulcorante, c’est tout un art de vivre à la française, frondeur et railleur, paillard et libertaire, qui semble aujourd’hui dévasté, occupé, perverti par des forces étrangères. Cette aseptisation du monde a jeté des seaux de javel sur les fresques coquines des seventies, sur les fins de banquets grivois de Blier, sur les pérégrinations érotomanes de Séria, si bien qu’un triste constat, voire une lâche acceptation, se trouve incontinent convenue : « nous ne pourrions plus réaliser ces films aujourd’hui » (le saurions-nous d’ailleurs ?). Un puritanisme excessif des mœurs, qui ne nous sied guère, qui n’a rien d’atavique, a semé durablement le doute, refroidi les âmes et éloigné les corps. Aux sirènes hystériques, peine-à-jouir, petitement procédurières et tyranniquement dénonciatrices qui criaillent tout à trac : « Balance ton porc ! », il serait temps de répartir « Balance ton cul et… baisons. » Quelle misère du désir dans cette guerre des sexes qui ne signe plus d’armistice dans la sympathie des corps !

Peu me chaut dès lors de pointer l’esthétisme vieillot et dépenaillé des Galettes de Pont-Aven, ses facilités scénaristiques et sa réalisation tout en accrocs. Ce film français constitue un chef-d’œuvre parce qu’il ouvre mieux que nul autre une voie de résilience inhérente à la comédie populaire, une manière singulière de réenchanter le monde : l’échappée belle. Quand Henri Serin, représentant en pébroques de Saumur, saisit grâce à une panne de voiture –variation contemporaine du naufrage- la chance de fuir ses pénates, d’abandonner femme et enfants, et de se livrer corps et âme à sa passion primesautière pour la peinture, ce ne sont pas les vaines élucubrations d’un songe-creux qui le motivent. À l’instar de Panurge parcourant le monde obnubilé par la question « Dois-je me marier ou non ? », Henri Serin hannetonne dans l’éternelle Bretagne taraudé d’un doute intimement lié à sa puissance créatrice : « Comment parvenir encore à bander ? ».

Les réponses masculines s’avèrent nécessairement décevantes, entre ces boutiquiers relégués au rang de garçon livreur par leurs bonnes femmes – de quoi donner du grain à moudre à propos du prétendu asservissement de la femme au vingtième siècle -, ces VRP esseulés dans les restaurants des hôtels, ce barde pèlerin sous la férule d’une sœur voyeuriste, et ce curieux peintre breton, avatar diaboliquement pervers de Serin, qui chante en tardivité et dévoie avec le très flower power « Kung Fu Fighting » l’avrillée de la révolution sexuelle hippie.

Non, pour bander, il faut une femme, et callipyge, de surcroît ! Non une grenouille de bénitier qui éteint les feux dès le crépuscule venu, dérobant ses fesses molles au regard de l’artiste sous un drap aux couleurs criardes, laissant le sexe flasque, écœuré ; plutôt une aficionado de passage, commerçante qui se rêve mannequin, ravivant une salvatrice érection chez Henri Serin ; et surtout une capiteuse Québécoise, vénusté exhibant tout de go son divin postérieur au moindre exercice de culture physique, réveillant chez le Gauguin en herbe toutes les blandices de l’amour charnel : « Creuse-toi bien là. Ton cul, ton cul c'est mon génie. » Malgré l’esprit chevaleresque dont témoigne Serin, délivrant avec force horions la belle étrangère du méchant barbon libertin, malgré une parenthèse enchantée dans « la cité des peintres » et ses rêveries pélagiennes, la quête n’est cependant pas achevée : il était illusoire de songer qu’une fois la serrure du corps forcée - d’autant plus que tous les hommes détenaient cette clef ! -, tous les mystères féminins instantanément se dévoileraient. Tabernacle ! Sans la moindre explication, la charmeresse s’évapore. La quête du Serin n’achoppe alors pas le moins du monde mais progresse, la question initiale s’étant étoffée : « Comment parvenir encore à bander après la déception amoureuse ? » Ce que fanfaron des comptoirs, piètre aegipan courant les poissardes en coiffe bretonne, épave roulant sur son vélocipède un lugubre jour de fête, le peintre finira par comprendre c’est que, comme écrivait Montherlant, la jalousie et la possession, si absolues et splendidement tragiques puissent-elles être, demeurent des sentiments de crémière ; il faut bien au contraire cerner, saisir et étaler sur la toile un désir par nature fugace, évanescent, en s’émerveillant de la chance unique offerte à l’œil émerveillé. Après le « Duo des Adieux » de Theodore Botrel chanté de concert avec la petite soubrette Marie, Henri Serin retrouve alors, sereinement, un enthousiasme salvateur source de création : « Fais-moi voir ton minou. » Dieu bénisse les amours ancillaires !

Il existe donc bien une morale au terme des Galettes de Pont-Aven, la morale de Serin, la morale de Séria : une manière libertine de boiter cavalièrement son chemin de jouisseur. Mais à aucun moment cette morale n’en exclut une autre, à aucun moment les personnages ne sont jugés, à aucun moment une possibilité n’est moquée ou refoulée… en bref, cette comédie ne moralise pas. Voilà qui sans contredit nous change beaucoup des messages fallacieux d’acceptation d’autrui et de tolérance que nous serinent aujourd’hui les comédies populaires – ce dernier adjectif étant toujours prononcé avec une subtile moue de dédain – ou du nombrilisme petit-bourgeois de vaudevilles claquemurés dans un intérieur parisien, où il est de bon ton de s’étriper sur des questions de divorce, de cohérence familiale, d’enfants dilettantes, de coming out ou de prétendant basané et banlieusard ; ces œuvres sont non seulement à gerber, entérinant les clichés qu’elles feignent d’éradiquer, mais encore ne font plus rire -ni rêver- personne.

Les Galettes de Pont-Aven étendent enfin le voile de nostalgie sur la richesse d’interprétation des acteurs, ayant souvent roulé leur bosse sur les planches des théâtres avant de s’aventurer au cinéma, maîtrisant parfaitement leur diction et leur présence dans le cadre. Il faut voir Jean-Pierre Marielle incarnant Henri Serin, emberloqué dans un imperméable trop étroit pour sa carrure animale, le verbe haut sous sa moustache fournie, une grande gueule au grand cœur somme toute, l’œil aussi brillant et pétillant lorsqu’il palpe le cul des femmes que lorsqu’il tartine une tranche de pain avec du pâté de campagne. Tous les seconds rôles, masculins et féminins, sont au diapason : le massif Bernard Fresson, le disert Claude Piéplu, le libertaire Romain Bouteille - en soutane ! - ; l’angélique Jeanne Goupil, la pétulante Andréa Ferréol, la pince-sans-rire Dominique Lavanant – la charmante Dolores Mac Donough ayant envisagé sa carrière comme sa présence en amour, brève. Avec ce casting haut en couleur, il existe incontestablement une émulation de troupe et une atmosphère de gouaillerie légère, dont le spectateur ne peut s’empêcher de ressentir l’honnêteté, comme s’il fréquentait une bande de copains. Nous sommes à nouveau bien éloignés des sautereaux du cours Florent, ânonnant sans passion et sans conviction des textes interchangeables, dont la personnalité compassée donne toujours à leurs compositions cette impression de raideur ou de martingale contrainte et forcée, les jeunes filles singeant les crises d’hystérie d’Adjani, les jeunes hommes imitant la fausse désinvolture de Duris ou de Canet.

Avec Séria, avec Marielle, la comédie française retrouve des lettres de noblesse que nous décachetons amoureusement, comme un précieux témoignage d’une France fantasmée qui à présent se perd, ne crée plus ou crée mal, trouvant soudainement incongru de contempler un cul de femme et de bander à la bonne étoile, quand elle en a envie. Quel dommage pour un peuple qui a porté si haut l’étendard de la séduction et des plaisirs charnels, quel dommage pour un peuple qui pourrait tout entier s’exclamer avec Gustave Flaubert :

« J'aime les viandes juteuses, les eaux profondes, les styles où l'on en a plein la bouche, les pensées où l'on s'égare. La vie ! la vie ! bander, tout est là ! C'est pour cela que j'aime tant le lyrisme. »

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