L'annonce d'une nouvelle ère dans le cinéma français ?

Avis sur Les Garçons sauvages

Avatar Heida Fridriksson
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Le dernier film de Bernard Mandico, Les Garçons sauvages, commence en noir et blanc. Au bout d’une minute à peine, le seul personnage qu’on a rencontré nous adresse un intense regard caméra. Ce personnage, c’est Tanguy. Complètement androgyne, il apparaît dans la séquence d’ouverture comme pris dans une sorte de transe qui devient instantanément contagieuse : le spectateur ne trouve aucun repère dans cet incipit hypnotisant où se mêlent une voix hors-champ, les crépitements insistants d’un feu, le grondement menaçant de la mer, une musique angoissante… Au bout de quelques minutes d’un chaos bichrome qui nous cloue à notre fauteuil rouge, une voix OFF féminine nous interpelle : « Connaissez-vous l’histoire de Tanguy ? L’histoire de Tanguy et les garçons sauvages ? »…

À cette entrée en matière déroutante suit une scène de viol, presque insoutenable tant elle est explicite. Pourtant, on regarde : l’absurdité de la séquence, complètement surréaliste, nous force à tenter de comprendre où cet ovni cinématographique peut bien vouloir nous emmener. Des plans très plastiques et saturés de références picturales se succèdent… et ça en devient magique. Rapidement, on constate d’ailleurs que le film emprunte beaucoup de codes à l’animation – Bertrand Mandico a effectivement suivi une formation de cinéma d’animation à la célèbre école parisienne des Gobelins. Des interludes en couleurs surgissent dans le récit : c’est alors une esthétique clip qui prend le dessus, pas réaliste du tout, avec des surimpressions et des paillettes qui rappellent les jeux sur les couleurs et les lumières des scènes d’hallucinations de L’Enfer de Clouzot, ce film qu’il n’a jamais pu achever, mais qui est sorti quarante-cinq ans après son tournage sous forme d’un documentaire signé Serge Bromberg.

L’histoire des Garçons sauvages nous est narrée par deux voix OFF qui se relaient : celle de Tanguy et celle, mystérieuse jusqu’au plot twist final, d’une femme. Le son occupe ainsi une place importante dans le film : le réalisateur a fait le choix de post-synchroniser tous ses dialogues et la bande-son contient pas moins de 400 pistes. La musique originale est composée par une Islandaise, Hekla Magnúsdottir.

On suit une bande de cinq adolescents de bonne famille, qui nous fascinent parce qu’ils débordent sans cesse : ils sont pleins de pulsions sauvages, animales. On reconnaît une sorte de crise d’adolescence poussée à l’extrême, une quête de soi qui passe par une exploration sans limites de la violence et de la sexualité. On nage donc régulièrement dans un érotisme ultra-bizarre, dérangeant et frôlant souvent l’inceste. Les jeunes garçons, incontrôlables, sont punis par leurs familles et le monde des adultes en général. La sanction qui s’abat alors sur eux est à leur image : elle est extrême. Les adolescents sont condamnés à suivre l’« enseignement » d’un capitaine flamand, un grand méchant à la voix grave et à l’accent à couper au couteau, qui les emmène sur son bateau fait de cordages, de perles et de diamants.

Après avoir affronté des tempêtes, l’équipe échoue sur une île, un monde de fantasmes et de visions où les feuilles, les plantes qui semblent vivantes abondent et envahissent l’écran. Des créatures, des monstres interviennent sans que l’on sache toujours s’ils sont réels ou rêvés. L’univers onirique du film penche d’ailleurs régulièrement du côté du cauchemar. On a l’impression de regarder le dessin animé d’un créateur qui aurait complètement disjoncté et oublié qu’il s’adressait à des enfants. En effet, le tour de force de Mandico réside dans sa façon unique de filmer, et notamment de filmer le corps pour le rendre à la fois sublime et dérangeant : le sexe masculin, le viol, les fruits mystérieux mangés de manière extrêmement sensuelle, tout est filmé en gros plan. La pudeur est abolie dans cette ode à l’état naturel, sauvage. On sent ici la référence à Sa Majesté des Mouches : les enfants livrés à eux-mêmes sur une île paradisiaque et terrifiante, la thématique de l’exclusion du groupe et des rapports de force entre les individus.

Mais le film de Mandico s’affranchit du roman de William Golding et choisit d’explorer moins les mécanismes sociétaux que la question du genre, une problématique très 2018. Ainsi, si les personnages principaux sont des types presque allégoriques (l’Autorité, le Rebelle, la Punition…), chacun trouve une profondeur dans son passage d’un genre à l’autre. Le seul personnage femme est extrêmement masculin dans son attitude et dans son physique ; les adolescents sont obsédés par une virilité qu’ils vont progressivement voir disparaître… Mandico propose un cinéma de l’hybride qui questionne et fusionne les genres (cinématographiques et humains) pour former une sorte de poème visuel, de chorégraphie. Ce film surréaliste convoque non seulement la vue et l’ouïe, mais aussi le toucher, l’odorat, le goût du spectateur, le temps d’un voyage fantasmagorique dans une nature luxuriante et luxurieuse.

Cette fable magique, philosophique et engagée ne peut être qu’intéressante. Malheureusement, le dosage n’est pas parfait : le film se concentre sur une esthétique, certes pleine de miracles et inédite dans le cinéma français, mais parfois – hélas – au dépend d’un réel discours sur un thème qui le mérite.

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