Vivez toutes les émotions du cinéma avec Orange

Mieux vaut Tarr que jamais

Avis sur Les Harmonies Werckmeister

Avatar Sergent Pepper
Critique publiée par le

[Série "Dans le top de mes éclaireurs : Amory & Mashiro]

Les capacités hypnotiques indéniables des Harmonies Werckmeister sont un écran de fumée suffisant pour qu’on s’arrête à lui et qu’on crie au génie. C’est d’ailleurs l’un des sujets du film : la rumeur, l’hystérie collective, la confusion d’un discours qui galvaniserait une frange de la nation contre une autre, le silence fascinant d’un monstre marin en état de décomposition ou les harmonies perdues d’un instrument de musique.

A chaque fois, la béance est celle d’un discours : soit qu’il est absent, soit qu’il est instable au regard de nos exigences rationnelles. Restent les épiphanies cosmogoniques, (l’ouverture) ou les trajets dans un univers urbain indéchiffrable qui semble lentement se noyer.
L’infinie tristesse qui se dégage du film, renforcée par une musique (1) aussi pudique que désespérée (qui n’est pas sans rappeler les prémices des grands morceaux de Godspeed You ! Black Emperor) est d’ordre poétique, et l’on peut aisément y enfouir les autres sentiments contradictoires que celui-ci génère pourtant.

On le sait, l’esthétique est entièrement fondée sur les plans-séquences. Au service du récit, ou plutôt de son étiolement, ils permettent une immersion par le choix d’un point de vue singulier. Si l’on considère la façon dont on suit Janos dans ses longues marches, Tarr nous contraint à une vision parcellaire des paysages ou des intérieurs qu’il traverse. C’est particulièrement vrai dans son tour de la baleine, qui vue de trop prêt, sans recours réel au conventionnel plan large, se dévoile par fragments d’une inquiétante étrangeté. Il en va de même pour tout un pan de la ville, et cette façon de se river aux personnages distille une angoisse qui serait celle de l’incapacité de l’individu à déchiffrer le monde dans lequel sa destinée le propulse.
L’autre grand choix est celui de la gestion du temps. Dans sa première partie, c’est surtout d’un temps réel qu’il s’agit comme celui du coucher de l’oncle. Exhaustif, sans concession faite à la traditionnelle ellipse. Mais Tarr va plus loin par l’esthétique de la dilatation : c’est le cas de plusieurs scènes de marche, solitaire, à deux, ou celle de la foule. La durée des plans séquences est alors proprement déraisonnable. Pour tout dire, j’en ai ri, nerveusement, peut-être, mais avec le sentiment très net qu’on perdait ici toute commune mesure.

La question est donc la suivante : quelle intention dans cette volontaire inefficacité narrative ?

Celle de l’hypnose, sans doute, mais aussi, à mon sens, celle de faire surgir une angoisse qui renverrait le spectateur à son confort et la remise en question de ses attentes codées : au visionnage de ces plans, on prend comme rarement la mesure de ce qui nous semble être la juste durée, et l’attente de plus en plus nerveuse du passage à une nouvelle séquence.
Pour efficace et pertinente qu’elle soit, cette réflexion a aussi le don fâcheux de nous extraire de notre empathie au film en nous forçant à opérer sur lui une réflexion critique. C’est aussi le cas du rapport aux plans-séquences, et l’un des aspects qui me dérange dans le film. Leur durée, leur complexité (qu’on pense à l’extraordinaire chorégraphie lors du sac de l’hôpital, la caméra rentrant dans chaque salle, effectuant un demi-tour tout en suivant l’action de tous les personnages) a bien entendu toutes les critères de ce que qu’on peut qualifier de virtuose ; la question est de savoir dans quelle mesure le défi technique ne supplante pas le propos.

Chez Tarkovski, la corrélation entre fond et forme est indéniable, et la sacralité de la scène semble dicter la lenteur d’un mouvement ou la durée d’un plan. Ici, cela semble plus discutable, et l’on est souvent en droit de se questionner sur la radicalité formelle qui peut s’apparenter à une posture, une distinction un peu trop ostentatoire.

Il ne s’agit pas de nier la force poétique du film, ni sa capacité à subjuguer. Mais de rendre compte de la très légère déception d’avoir eu le sentiment, au détour d’une fulgurance, d’en voir les coutures de temps à autre.
(7.5/10)

(1) https://www.youtube.com/watch?v=tRl3VQQ0GUA

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 1126 fois
42 apprécient

Sergent Pepper a ajouté ce film à 7 listes Les Harmonies Werckmeister

Autres actions de Sergent Pepper Les Harmonies Werckmeister