Le Shangri-La : l'autre nom de l'enfer

Avis sur Les Horizons perdus

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Ca ressemble à quoi un gars de 40 ans ? Ca prend de l'assurance ? Ca se sent le "roi du monde" ? Ou alors ça perd ses cheveux ? Ca connait ses premières pannes d'érection peut-être ? Et que se passe-t-il si on lui met une caméra entre les mains et un chèque de 2 millions de $ dans la poche ? Pour Capra la tignasse épaisse commence visiblement à se clairsemer. Pour le reste, mon niveau d'intimité avec le personnage ne me permet en rien d'hypothéquer sa virilité. Et force est de constater que les cinq statuettes enfantées par son parcours étaient venues cautionner une ambition créative déjà bien exacerbée.

Et Capra fait sa crise de la quarantaine à sa façon : dispendieuse, cinématographique et forcément onirique. Et pour cela il convoque le "Shangri-La". Ce mythe c'est avant tout l’invention de James Hilton, jeune auteur américain prolifique, qui offre à l’Amérique de la récession des issues de secours spirituelles là où l’économie, la politique et le positivisme avaient échoué. Là où le pain manque, il faut l’espoir du pain. Là où l’espoir manque, il faut le merveilleux.

Ainsi naissent les légendes. Ainsi meurent-elles aussi. "Horizons perdus" est de ces films qu’il est difficile de noter objectivement et dont la note peut fluctuer en fonction de l’humeur, de l’âge ou du niveau de sécurité éprouvée par son spectateur.

Je l’avais découvert il y a un peu moins de 10 ans. Je l’ai revu il y a quelques jours. Il y a dix ans, je l’avais détesté en entier. D’une vraie et forte détestation. J’étais fatiguée, j’étais dans l’action, j’étais terrienne, pragmatique et obligée par la force des choses à une posture de réalité. Le discours de ces "Horizons perdus" n’était pour moi qu'un fumeux brouillard.

Je l’ai donc revu récemment. Et comment dire ? Est-ce parce que j’ai fait ma crise de la quarantaine et qu’aujourd’hui étant moins absorbée par les contingences matérielles, ce film à trouvé quelques grâces (surtout techniques) à mes yeux. Je ne vais pas vous faire l’article, vous trouverez partout sur le net un résumé factuel de son contenu narratif : un type (politicien) et quelques autres passagers anglais crashent avec leur avion quelques part dans les montagnes tibétaines. Ils sont recueillis par les moines d’une lamaserie située dans une cuvette enchantée (santé, fruits, soleil, joie et sérénité pleuvant sur leurs pauvres têtes d’occidentaux cyniques, dépravés et matérialistes) entre deux chaines de montagnes infranchissables. Prison, fantasme, rêve ou réalité ? Le film peut commencer (ou pas... le scénario se paie le luxe de prendre tout son temps à tisser ensemble réflexion et action). Voilà pour le pitch.

Joliment et proprement filmé par un Capra qui a la folie des grandeurs (pour le bonheur de l'oeil cinéphile), vous aurez droits à des scènes de montagne d’une rare beauté (au regard de l’âge du film). Les décors sont proprement exotiques (sans être trop kitsch) et démesurés malgré leur empreinte résolument "studio". Les acteurs sont à peu près inspirés mais les prestations sont trop inégales. Les femmes pêchent plus d’ailleurs que les hommes. Raides et peu convaincantes, j’ai trouvé les personnages féminins très affectées. Mais cela vient aussi du fait que leurs rôles sont beaucoup moins fouillés et plus en retrait de l'action. Il n’y a pas comme dans d’autres films de Capra de "femmes fortes", elles sont ici toutes éthérées ou malades… Sachez-le : le mysticisme et le bonheur, c’est une affaire de mecs !

Objectivement, j'ai senti les mêmes lenteurs et longueurs qu’à mon premier visionnage. J'ai eu le sentiment que la narration stagne sur un (faux) mystère qui ne présente pas assez le "merveilleux" dans sa gradation. Immortalité, auto-guérison, magie… les éléments du conte s'effilochent trop pour intriguer le spectateur. C’est lent, c’est chiant ? Oui par moment. (La scène de la fille et des oiseaux qui la suivent est sympathique, mais pas assez bien mise en scène par exemple) Ca manque d’ampleur… de suspens… La scène entre Robert Conway et le Grand Lama, n’arrive pas à transmettre l’orgasme mystique qu’on est en droit d’attendre après tant de promesses et de mystères. Elle tombe à plat. La mise en scène manque parfois d’intelligence (les scènes de discussions entre Conway et le responsable de la lamaserie). C’est figé. C’est académique. Dommage, car ça aurait pu, avec quelques mobilités de caméra, devenir plus envoûtant. Mais le problème vient aussi des dialogues répétitifs, voire scolaires et didactiques.

Les années 30 étaient donc terriblement new-âge ! Mais pourquoi s’en étonner, à chaque période difficile de l’histoire les artistes ont ouvert des brèches de secours pour répandre du réconfort (denrée très recherchée en temps de disette). Capra traverse sa crise de la quarantaine quand il choisit de mettre en scène ce livre à la thématique "transcendantale". Les Etats-Unis aussi font leur crise économique, morale et politique. Le cinéma découvre la parole. Une guerre s’achève, une autre se prépare à la vue de tous… Bref, le monde bouge.

Comment survit une âme consciente dans ces heures mouvementées ? Elle part en quête de sens à la misère, à la solitude, à la vacuité factuelle de l’existence. Et comme le bonheur, cet animal mythique, ne peut exister dans le même espace-temps que son contemporain, les conteurs de tout pays, de toutes confessions et de toutes les origines murmurent à l’oreille des âmes aveugles, des légendes qui permettent l’espace d’un instant de tenir à distance cet autre animal, par trop commun : la peur.

J’aime bien qu’on murmure à mon oreille, mais jamais qu’on postillonne dedans. Car en fait il n’y a rien d’héroïque à vivre dans un monde parfait, dont le seul but est de cumuler et de fossiliser les savoirs et les beautés du monde dans un musée fermé aux visiteurs. Ce Shangri-La, rassemblant "les êtres élus" coupés du monde pour se faire les gardiens d'une perfection autoproclamée, pourrait porter un autre nom : l'enfer. Le véritable héroïsme ne serait-il pas pour chacun de porter son "Shangri-La" en soi : sous les bombes, dans la maladie, la misère et les tas d’ordures, sur la joue d’un lépreux ou au pied d’un arbre mort ?

Capra, et l’auteur du roman, proposent une fin nihiliste. Ils n’envisagent la sérénité que dans un refus du vivant, de sa mortalité et de son imperfection. J’aurais, de loin, préféré une fin inverse. Car enfin, il n’y a nul saveur à être heureux dans le bonheur, grand dans la grandeur, parfait dans la perfection, bien portant dans la santé, gentil dans l’amabilité et amoureux dans l’amour. Ca manque de romanesque tout ça : c'est chiant ! Ce n'est pas le Capra que j'aime. Ce bonheur là est sans goût. Il faut à l’homme le yang au yin, le noir au blanc et l’épine à la rose pour donner du sens à son parfum.

Serais-je restée au Shangri-La pour me gaver d'un bonheur indigeste me pleuvant dessus à grand coup de bonne conscience et de béatitude? Evidemment non, je préfère de loin l’enfer de l’homme… ou presque !

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