En toute innocence...

Avis sur Les Idiots

Avatar toma Uberwenig
Critique publiée par le

Les Idiots a fait couler beaucoup d'encre, beaucoup de fiel aussi.

Si Lars Von Trier est un abonné aux éclats médiatiques, si c'est un connard méprisant, on sait qu'il est capable du pire, humainement parlant, parfois aussi sur le plan artistique, au point qu'on en oublie parfois qu'il est capable du meilleur.

On peut juger négativement son sadisme misogyne exacerbé, dirigé principalement contre ses actrices, qu'il humilie sans vergogne, les laissant brisées, épuisées par les sessions de tortures psychologiques (parfois même physiques).
L'exemple le plus parlant reste celui de Björk qui, poussée au bord de la dépression, a déclaré que jamais elle ne referait de film, malgré l'excellence de sa performance dans le "torture porn" Dancer In The Dark.

On peut aussi critiquer son autosuffisance affichée, son arrogance sans borne. On peut détester Lars Von Trier, il l'aura bien cherché.

Mais force est de constater que dans la première partie de sa filmographie, il révèle une maîtrise de l'image en tant que medium, un sens de la composition visuelle que je pensais quasiment disparu, quelques exceptionnelles surprises mises à part.
"Quitte à piller, autant le faire auprès des meilleurs", et c'est ce qu'il fait, avec Le Miroir de Tarkovski gravé dans le coeur mais surtout dans la tête, car, et c'est peut-être la faiblesse de sa phase expressionniste, tout est pensé, construit via l'intellect.
Mais pourtant, dans Epidemic, il se passe déjà quelque chose de viscéral, Lars Von Trier construit déjà à tâtons ce qui deviendra son territoire, construisant un film sur le mode des vases communiquants, de la mise en abîme, mêlant image brut, réaliste, et symphonie visuelle maniérée, sur fond de mesmérisme, pour un résultat déroutant, et particulièrement efficace. Le final reste gravé au fer blanc dans les mémoires.

Mais revenons en à nos moutons idiots... (dans un instant, promis)

Après un Kingdom (Riget) sous forme de mini série ou maxi long métrage en deux parties de 4 heures chacune (et dont il n'a malheureusement jamais filmé la troisième partie, à cause de la mort d'un des acteurs principaux) qui reste à mes yeux une des meilleures séries du monde, et dans laquelle il affirme un surprenante maîtrise du détournement, contournement de limites liées aux faibles sommes investies dans le projet, Lars débarque avec Breaking The Waves, son premier "torture porn".
Succès critique, je trouve personnellement ce film aussi émouvant qu'écoeurant, et je trouve qu'il sombre dans la facilité.
Je n'épiloguerai pas, mais je ne vais simplement pas au cinéma pour ramasser mes yeux avec un mouchoir, d'autant qu'à part le sadisme affiché et la facile histoire d'amour martyre qui sert de fond, il n'y a rien, seulement des larmes, et une pseudo révolution formelle en demi teinte, à savoir que tout est filmé en caméra sur épaule et que Von Trier commence à couper le cordon ombilical le liant à l'expressionnisme.

Et tout ça nous conduit au Idiots, et au fameux Dogma.
Lars Von Trier décide de couper avec le formalisme, et s'interdit via une série de règles strictes ce qu'il sait faire de mieux : composer des images saisissantes.
Pas de post-production, rien que des prises directes, son et image, pas d'ajout de musique, pas d'effets spéciaux. Rien que la capture du moment, et de ce qui se passe en marge du spectacle, quand les fioritures tombent pour offrir... Quoi, d'ailleurs ?

Beaucoup ont crié au scandale, à l'arnaque, au foutage de gueule, voire au racolage à cause de la scène de cul.
D'autres ont crié au génie, ont développé des discours longs comme le bras, pleins de mots compliqués désignant les concepts novateurs qui sont sensé jalonner le film.
Et c'est vrai qu'il y a beaucoup à dire ici.

Le pitch est simple : une femme, Karen, se trouve impliquée par un concours de circonstance dans une sorte d'expérience sociale : un groupe d'une dizaine de personnes décide de jouer les idiots, "aller à la recherche de leur idiot intérieur", afin de se libérer des normes sociales, et de confronter la société bourgeoise à ce qui n'est pas formaté, ce qui dérange. D'abord un peu choquée par le caractère moqueur et prétentieux de cette démarche, Karen, au delà des concepts et de l'intellectualisation de l'expérience, va participer en toute innocence, en toute sincérité, et va vivre des choses authentiques dans ce jeu de faux-semblants.

Une expérience qui semble cohérente, commune à la base, mais qui s'avère fissurée par les ego des différents personnages, les enjeux que chacun y place, en particulier le despotisme arrogant du leader, Stoffer.

Les choses se déroulent, parlent d'elles-mêmes, se dérobent au discours pour raconter des choses vraies, pures, sincères.
Même les scènes d'entretiens avec les protagonistes, que certains ont vu comme des faux extraits d'un faux documentaire sur l'expérience ne se limitent pas à ça.
On se sent obligé de leur coller une étiquette, de les fonctionnaliser, alors que peut-être sont-elles simplement un mode narratif à part, et somme toute original, un éclairage par l'extérieur, évoquant plus la voix off dans Hustler White de Bruce LaBruce que le "mockumentary".
Plutôt que d'utiliser les modes opératoires habituels, fondus enchainés, voix off subtilement insérées, offrir un commentaire franc, direct, sans fard. Pas besoin d'un documentaire fictif, simplement une façon autre de raconter.

Dans ce film, il se passe quelque chose, quelque chose qui touche au coeur, qui émeut réellement.
Libre à chacun de se braquer, de virer dans l'intellectualisme auquel le film peut se prêter, de mépriser le film et son auteur en criant à l'arnaque.
Ou se laisser emporter et émouvoir par l'innocence de Karen, par la beauté qui se love dans les replis du film, au delà des images et du propos.

Peut être le premier film honnête de ce réalisateur retors et pervers...

Deux anecdotes, pour conclure sur la connardise bravache de l'antipathique réalisateur que finalement, j'en viens presque à aimer.
Lors de la présentation du film au festival de Cannes, si mes souvenirs sont bons, il a imposé la diffusion de l'Internationale. Merde, l'hymne Rouge au festival de Cannes, c'est un peu la classe, non ?!
Et j'ai appris il y a une paire d'années que le film a bien failli ne jamais voir le jour, car, dans le dos de Lars Von Trier, on avait osé éclaircir les images en post production, car une bonne partie des scènes était à peine discernables.
Le coupable au bord des larmes se défendait dans un article "Mais 'faut me comprendre, quoi, moi je suis sensé vendre le film, merde!!".
Bon, Lars a finalement cédé (de mauvaise grâce).
Comme quoi il est pas si tatillon! (à moins que la perspective de perde des sousous lui ai cloué le bec...)

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