Un film entre deux chaises

Avis sur Les Invisibles

Avatar Antoine EK
Critique publiée par le

Il est difficile de ne pas avoir de la sympathie pour ce film. Le fait d'aborder la problématique du sans-abrisme aurait pu être périlleuse car elle est souvent abordée sous un angle misérabiliste, fataliste et peu critique. Le film évite cet écueil en abordant le sans-abrisme quelque part entre la comédie et la critique sociale. C'est sans doute ce qui le rend séduisant et c'est pourquoi le film a quelque chose de Ken Loach car le sujet est grave mais on s'autorise pourtant à en rire, même quand il s'agit de la prison et des violences masculines envers les femmes. De ce point de vue, Les Invisibles est très réussi et c'est sans doute ce qui le rend séduisant. Il est difficile de ne pas s’esclaffer devant la prestation de la tonitruante Audrey Lamy qu'on avait pu apprécier dans le très efficace Coexister de Fabrice Eboué. Son tandem avec Adolpha van Meerhaeghe ne laisse pas indifférent et on passe un agréable moment avec elles et les nombreuses autres femmes de ce film.

Malgré ces qualités, Les Invisibles donne souvent l'impression d'alterner avec étanchéité entre des moments de critique sociale et des moments de comédie. Pour ainsi dire, la critique que porte le réalisateur (Louis-Julien Petit) ne tient pas la durée et on peut d'ailleurs regretter quelques longueurs après un départ sur les chapeaux de roue. A la différence de Ken Loach qui ne décontextualise jamais la comédie du réalisme des situations dans lesquelles s'engagent ses personnages, les protagonistes semblent parfois trop lisses et désindexés des réalités dont ils sont supposés faire l'expérience, même s'ils ne sont pas dénué d'humanité. Les quelques scènes de querelles, avec notamment Julie (Sarah Suco), sont peu convaincantes et la narration laisse peu de place aux difficiles réalités de la rue. C'est pourquoi le film pêche sans doute par une forme de populisme et on peut d'ailleurs remarquer que la problématique des addictions ou de la santé mentale soit éludée.
Les Invisibles donne ainsi l'impression d'être étiré entre une critique des politiques publiques en matière d'accès au logement, par ailleurs très bien documentée, et des personnages dont la personnalité est souvent trop consensuelle car épurée de toute aspérité. Sans doute que le primat de la comédie était nécessaire afin d'atteindre le grand public mais c'est ce qui nous déçoit, malgré des qualités évidentes.
Comme le documentaire-fiction Swagger qui est centré sur la jeunesse populaire des quartiers dits sensibles sans finalement dire grand chose de la jeunesse populaire de ces quartiers, Les Invisibles est film qui parle du sans-abrisme (au féminin) sans parler (vraiment) du sans-abrisme. Comme bien des films français, on peut donc regretter que ce film en dise finalement assez peu de nous, de notre société, dans le temps présent, même si on peut parier que c'était sans doute une des ambitions du cinéaste. A l'aune de ces écueils, on peut mesurer la grandeur d'autres films autour des laissés-pour-comptes de la modernité, comme par exemple avec Kore Eda est son très subtile Une affaire de famille, en salle au même moment.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 135 fois
1 apprécie

Autres actions de Antoine EK Les Invisibles