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Les Misérables

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Ce film de Raymond Bernard n'est pas la première adaptation cinématographique des Misérables, mais la première parlante. Le film peut être considéré, sans mal, comme la version de référence (plus encore que le film de Le Chanois en 1958 ou de Robert Hossein en 1982) car elle est la plus complète, la plus longue aussi (cela aurait du être le film de Jean-Paul Le Chanois mais il a subi de nombreuses coupes qui en ont sérieusement affecté son exhaustivité). Plus de 4h30 en effet de projection dans un film découpé en 3 parties : Tempête sous un crane (de la libération du bagne de Jean Valjean en 1815 à sa fuite d'Arras), les Thénardier (de sa rencontre avec Cosette à Javert qui retrouve sa trace à Paris), Liberté, liberté chérie (des émeutes républicaines de 1832 à la mort de Jean Valjean en 1835).

Grande oeuvre

Raymond Bernard réalise ici sa grande oeuvre, mettant à profit le travail réalisé avec ses films précédents. Avec Le Miracle des Loups, le cinéaste avait déjà touché au film historique (ici sur le règne de Louis XI), bénéficiant d'un budget de superproduction, parfaitement utilisé avec ses décors recrées, ses milliers de figurant, ses nombreuses caméras pour donner le souffle et l'ampleur nécessaire au récit. Avec Les Croix de bois, Bernard s'était à nouveau confronté au film à grand spectacle (dans un genre différent, évocation de la guerre de 14-18), ayant notamment peaufiné son art de la bataille, caméra mobile, rythme rapide, qui lui seront utiles pour la troisième partie des Misérables, celle des émeutes de 1832. Quand Raymond Bernard hérite du projet des Misérables, il a les épaules nécessaires pour le mener à bien.

Film muet....

Stylistiquement, et bien que parlant, le film utilise pleinement les apports cinématographiques du muet (où l'image devait compenser l'absence de son) Son film est ainsi le contraire du théâtre filmé, l'antithèse du cinéma de Pagnol de l'époque ; l'apport du parlant ne se fait pas au détriment du soin apporté à la mise en scène, ce n'est pas une régression mais la combinaison des deux esthétiques. Tout est fait pour dramatiser le récit : la lumière clair-obscur renvoie à l'expressionnisme ; les contre-plongés accentuent la rectitude froide de Javert (Charles Vanel) ou la vilénie des Thénardier (Charles Dullin et Marguerite Moreno) ; l'image favorise le gros plan dans les moments intimes et les cadrages obliques (technique qui apparaît aujourd'hui un peu daté) ; le maquillage accentue l'expression des émotions. Le film a recours également à l'utilisation narrative de l'insert écrit (généralement lettres mais aussi affiches, cartes), reliquat de la période muette qui sert à Raymond Bernard de dramatiser une situation en en fixant les enjeux : la lettre donnée à Jean Valjean au moment de sa libération grave, si ce n'est dans le marbre, son statut à vie de bagnard ; plus tard, une carte exprime parfaitement son dilemme (aller à Arras et faire libérer un innocent ou aller à Montfermeil et ramener Cosette à sa mère) ; autre dilemme exprimée par un mot, celui de Marius remise par son père qui l'empêche de faire un choix (entre Thénardier qui aurait sauver son père et Fauchelevent, en fait Jean Valjean, le père de celle qui aime). Les écrits, éléments de la tragédie, renvoient ici chaque fois à une force supérieure aux personnages (l'Etat pour la lettre, la Géographie physique pour la carte, le passé et la promesse faite à son père dans le cas du petit mot ; plus tard, ce sera aussi le poids de l'histoire quand il s'agira de montrer une affiche appelant à l'insurrection républicaine) qui les contraignent dans leur liberté d'action. Ces écrits renvoient aussi au livre d'Hugo, lui-même, référent absolu du film, qui contraint Raymond Bernard à être fidèle au livre (ce qu'il fait très bien).

...film parlant

Alors, les Misérables ne serait qu'un film muet auquel on aurait rajouté du son ? Pas du tout et c'est là, également la grande réussite du film. Raymond Bernard utilise les possibilités offertes par le son. Cela se traduit par exemple par la voix-off du petit savoyard (auquel Jean Valjean a volé par mégarde 40 sous) qui revient à ses oreilles et qui traduit la fatalité et les remords qui s'abattent sur Valjean. Cette utilisation intelligente du son se traduit plus généralement par les dialogues mêmes, simples, qui appellent à un jeu d'acteurs relativement sobres - qui les éloignent donc du théâtre filmé (en premier lieu, Harry Baur, touchant d'humanité dans sa sobriété mais aussi Jean Servais dans le rôle de Marius, héros romantique plongé dans le doute, ou Charles Vanel, en Javert, froid comme l'ordre qu'il représente). Ici, la diction des personnages devient également importante et permet tout de suite de situer un personnage dans son milieu social - le soin apporté par Bernard, déjà étrenné dans les Croix de bois est remarquable. Tout ceci concourt à accroitre le réalisme du film, du milieu et des situations décrites.

Film réaliste / Film symbolique

Les misérables brille en effet par son réalisme, celui qui permet au cinéaste de montrer sans fard la misère des pauvres gens, la violence des combats entre les insurgés et la garde nationale. Les décors participent à ce sentiment de vérité, que ce soit pour les intérieurs (ceux des pauvres renvoient à des tableaux de Le Nain) ou les extérieurs, des rues entières de Paris recrée en studio qui ancre l'histoire dans l'espace de la Grande Histoire.
Mais le film se place également, conjointement pourrait-on dire, dans une réalité symbolique, le film faisant de ses personnages des icônes, des martyrs. Avec sa gestuelle affectée (héritée du muet) et son maquillage blafard, Fantine (Florelle) devient le symbole de la misère et d'une mère sacrifiée. La vision des bagnards, emmenés aux galères, devient le symbole d'une justice inhumaine. Celle du père Marboeuf et de Gavroche, le vieillard et le gamin, tous deux tués sur les barricades, deviennent le symbole de la République, de ses combats passés et futurs face à l'oppression. On n'est plus ici dans le réalisme, mais dans le symbole. Tout comme Jean Valjean lui-même dont la première image le montre soulevant une énorme statue, créant tout de suite l'image mythologique d'un Hercule qui n'aura de cesse de montrer, à la différence du héros grec, qu'en plus de sa force, il possède aussi la sagesse et la bonté.

Film politique

Ecrit en 1862, sous le Second Empire, Les Misérables de Victor Hugo est une oeuvre éminemment politique, ouvertement républicaine et humaniste, visant à dénoncer la misère que subit le peuple et la justice inhumaine qui conduit au galère quelqu'un qui a volé un pain.
Le film de Raymond Bernard s'ouvre sur un bout de citation de Victor Hugo : "...Tant qu'il y aura sur la Terre, ignorance et misère, des oeuvres de la nature de celle-ci pourront ne pas être inutiles". Le cinéaste épouse pleinement le constat et le voeu de l'auteur, son film ne sera pas inutile, La France de 1933 a besoin de réaffirmer des valeurs humanistes - la phrase dite par Jean Valjean, ce sont les galères qui font le galérien, reste encore d'actualité. La scène du procès d'Arras (s'inscrivant dans la mode du début des années des films de procès), montre l'impossibilité pour quelqu'un du peuple de se faire entendre par une justice "à charge". Ajoutons-le également, dans un climat où la République est menacée par la montée des ligues d'extrême droite (Action française, croix-de-feu en tête), les Misérables et Raymond Bernard derrière, ont la volonté de réaffirmer des valeurs républicaines et que celles-ci sont nées du combat et de la mort des milliers de Républicains. Hasard historique, le film sortira le 9 février, soit trois jours après la tentative de putsch de l'extrême-droite.
Ce souffle républicain se traduit dans le film par la grande place apportée dans le film aux évènements de l'insurrection de 1832, toute une partie entière ou presque. Là encore, Bernard a encore recours à une imagerie symbolique : les insurgés sur les barricades sont montrés avec le même souffle que les personnages de Delacroix pour la liberté guidant le peuple. Cette partie est impressionnante, rappelant avec force mouvement, milliers de figurants, dans une mise en scène qui alterne plan d'ensemble et plan rapproché, les grandes oeuvres soviétiques d'Eisenstein des années 20 - ce qui n'est pas un mince compliment.

On peut néanmoins et pour terminer exprimer deux regrets : Danielle Darrieux avait été pressentie pour jouer Cosette (Josseline Gaël, facilement horripilante) et Arletty pour le rôle d'Eponine (rôle finalement échu à Orane Demazis), les Misérables aurait pu être encore meilleur.

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