Hors normes

Avis sur Les Misérables

Avatar Emeric L'avoane
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Hors-norme

La sortie des Misérables dans un contexte social des plus tendu et un climat délétère précédant l’une des plus grandes grève de l’ère Macron aurait pu faire l’effet d’un pétard mouillé. Qui se rappelle encore de Bande de filles et de Divines, tentatives louables mais vaine de filmer le fonctionnement d’une cité sur un laps de temps réduit selon le modèle Kassovitz ? Hormis des séquences d’une justesse inouïe, où fond et forme se rejoignaient habilement, difficile de se faire l'avocat de ces brûlots politiques, et ce malgré des qualités certaines. Proposant de véritables visions de cinéma et réunissant des sujets inhérents au thème global de la banlieue parisienne, avec une immersion totale dans son fonctionnement (le rapport à la violence, la capacité à coexister malgré les différences, la quête initiatique d'un personnage…), la démagogie globale et l’aspect didactique finissaient par prendre le dessus et ternissaient de bien jolies toiles.
Là où Ladj Ly réussit à prendre une longueur d’avance, c’est en décidant de supprimer complètement la portée explicative. Dans son échiquier, très proche de celui que présente D’Angelo Barxdale dans The Wire, les pions sont déjà en place. Aucun intérêt de raconter pourquoi Issa en est arrivé à devenir un casseur violent commettant des crimes ou pourquoi Sala a renoncé à son passé de truand, le réalisateur ne prend pas son spectateur de haut et sait qu'avec 3,4 plans soulignant la violence d'un père ou la crédulité d'un groupe d'amis, tout le monde sera en mesure de comprendre comment le postulat de base s'est construit : celui de l’impossibilité de trouver un équilibre sain et juste entre les différentes forces en présence à Montfermeil, bombe à retardement dont la réputation n’est plus à définir. Il n’est pas expliqué comment le Maire, caïd local en est arrivé à être élu ni comment un lionceau a été dérobé à une troupe de gitans, venant présenter un cirque. Peu importe, l’enjeu n’est pas là, le principal intérêt résidant dans un scénario ingénieux qui étonne paradoxalement par sa simplicité.
Premier atout déployé : le cadre spatio-temporel. Choisir de placer l’action le lendemain de la coupe du monde en plein été permet d’une part d’offrir une des plus belles séquences d’ouverture vue au cinéma cette année, une liesse englobant l’ensemble des strates sociales, précédant presque ironiquement l’apparition du titre accompagné de synthés graves et froids, donnant le ton pour la suite et illustrant le double-visage du film, naviguant habilement entre séquences purement comiques et violence radicale. Le plan de travail, jubilatoire, étant exposé, vient la deuxième excellente idée : le fait que le film se déroule en pleine canicule. Comme le mentionne la commissaire, la chaleur est synonyme de calme et d’un climat propice à la paix, mais surtout profitable à l’installation progressive d’une tension permanente. Les gros plans sur les visages en sueur se multiplient et traduisent l’angoisse de Pinto, novice dans la BAC vivant un baptême de feu. Viennent alors se superposer aux séquences en voiture, fenêtre ouverte sur des échanges houleux entre les trois policiers, de multiples interventions reflétant la maladresse de Chris, archétype du « Baqueux » opposé à toute forme d’humanisme, reflet du dualisme précédemment énoncé entre humour froid et violence pure.
Ne manque qu’alors l’étincelle, le climax qui fera basculer le film du côté obscur, déjà sous-entendu par ce magnifique plan de drone sur les immeubles où de minces rayons de soleil finissent par laisser place à l'obscurité totale. Le bruit sourd du flash-ball résonnera encore en écho longtemps après le film : plus qu'un tir, une étincelle allumant le long fil d'une dynamite qui explosera quelques minutes plus tard.
Avant la chute, de véritables visions de cinéma faisant habilement monter la tension. Du face à face avec le lion au duel façon western dans le kebab, les séquences où l'intensité se déploie affluent. Ladj Ly joue en terrain connu et cela se ressent tant tout paraît réaliste et vrai. Le traitement des personnages en est la preuve : qui pourrait catégoriser chacune de ces gueules de cinéma tant la limite entre toute notion de bien et de mal est effacée ? L'écriture frôle la perfection dès lors que, longtemps après la projection, on réalise encore que l'équilibre entre fiction et naturalisme pur est complètement effacé, le seul personnage véritablement écrit étant le maire. Ce dernier demeure le seul qui illustre la foie en la fiction du metteur en scène tant il paraît surréaliste, de par sa fonction de christ déchu d'une corporation au potentiel bien trop important pour un seul homme. La foi en la fiction, les personnage l'ont aussi, à commencer par Buzz, qui derrière son drone, se crée ses propres montages du labyrinthe mystique par instant qu'il film et s'évade en observant l'enfer que vivent les actants sous un autre angle de vue, tout comme le fait Ladj Ly lorsqu'il s'offre quelques écarts contemplatifs. Dès lors, la cité peut devenir grâce au cinéma un assemblage de couleurs et d'immeubles harmonieux, chaudement illuminé par la lumière du jour, une vision quasi optimiste qui atteint son paroxysme lors d'une bataille d'eau habilement prémonitoire, contrepoint comique d'un drame inévitable. Néanmoins, tout comme le spectateur, Buzz se fait rattraper par la réalité et à la fin, ce n'est plus au travers d'une caméra qu'il assiste, désemparé, à une émeute faisant passer la fin de Deephan pour un téléfilm du dimanche après-midi.
Pour poursuivre l'analogie avec The Wire, le constat reste le même 12 ans plus tard et ce en France : si le bien est présent chez chacun des êtres évoluant dans ce microcosme où se croise force de l'ordre, citoyens et politiciens, il est impossible aujourd'hui de trouver un compromis viable pour évoluer vers un équilibre tangible, une paix sociable et durable. Ladj Ly, comme Macnaulty hors de sa voiture, le constate froidement et s'abstient de donner des leçons : simple observateur, il devient le prophète du 7ème art, refusant de s'engager vers un camp ou un point de vue, clamant une foi unique, celle du pouvoir qu'a le cinéma à nous procurer encore et toujours de véritables émotions quand il s'approche au plus profond de la réalité, tout en se revendiquant d'un amour sincère pour la fiction.Puissant.

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