"A présent je peux dire que j'ai été heureux."

Avis sur Les Nuits blanches

Avatar Charles Dubois
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Avec la force qui est la sienne, Visconti parvient, dans ce film d'amour émouvant, à télescoper le passé dans le présent, à intégrer dans l'action même les récits en flashbacks, donnant à son ambiance nocturne une sensation de suspension du temps.

Sa caméra lévite dans les dédales de son sublime décor de la Cinecitta, et capture dans un noir et blanc impressionnant des moments fugaces, notamment dans son premier quart d'heure, d'emblée référence en matière d'errance nocturne et solitaire, où Marcello Mastroianni déambule, et rencontre un chien errant.

Car c'est bien de cela dont il est question dans Les Nuits Blanches ; la solitude, l'envie de remplir ses nuits, de trouver un peu de chaleur dans les rues vides et venteuses de la ville, et par là la quête de l'amour. Ce sont des êtres seuls dont les destins se percutent, qui rêvent ensemble, se construisent un avenir, et rêve toujours.
Un film sur l'espoir, récompensé ou balayé c'est selon, où l'on se rêve à une vie heureuse, à une histoire d'amour, à un métier meilleur, à plus d'argent, à un destin que l'on se construit.
On tente de combler son froid intérieur en allant danser, dans un bar où, lors d'une séquence mémorable, sorte de film dans le film, les destins se percutent au rythme du rock et où enfin on s'abandonne, timide que l'on est, à des pas de danse hypnotisants.
Danser pour profiter de sa jeunesse, danser pour ne pas voir le temps passer.
Et c'est finalement ce temps qui revient, la réalité qui vient se confronter brutalement au rêve, à cette capsule hors du temps dans laquelle on se lovait avec malice.

Visconti filme son décor comme un personnage, y faisant se rencontrer une succession de destins que chacun tente en vain de contrôler. Des solitudes individuelles dont on se dit un jour qu'on fait partie, lorsqu'on est sans espoir, ou dont on se sert comme des témoins de son propre bonheur, lorsque le rêve, un autre jour, prend place dans la réalité.
Deux scènes particulièrement marquantes l'explicitent.
La première est une déchirante scène où une femme, aussi seule et sans espoir que les autres personnages, vient tenir compagnie à un Mastroianni qui a décidément une autre femme en tête avant de tous deux se séparer dans les larmes et la violence.
La seconde est cette prière lancée au ciel, lorsque la neige commence à tomber et vient recouvrir de sa pureté la saleté de canaux nauséabonds, une prière que l'on lance sous témoins, des pauvres mendiants dormant sous les ponts, alors qu'on voulait, ayant enfin trouvé l'amour, se retrouver enfin tout seul, mais à deux.
C'est lorsque l'on veut être seul qu'on ne l'est pas, et lorsqu'on croit enfin ne plus l'être qu'on l'est plus profondément qu'avant.
C'est lorsque le bonheur se construit que celui-ci s'échappe aussi instantanément.

Si le film a parfois une tendance lourde à la sur-explicitation de ce destin que l'on tente sans cesse de forcer et de l'espoir qu'on accueille à bras ouverts lorsque celui-ci commence à poindre, le film est une magnifique histoire d'amour courte mais manquée, une démonstration de deux points de vue sur la solitude et l'amour, où chacun force son propre destin et celui de l'autre pour l'adapter à ses désirs. Des plans millimétrés le soulignent, où sont très précisément délimités les différents personnages, comme annonce à l'avance de deux destins incompatibles, ne se fondant l'un dans l'autre que lors d'une unique scène de slow en plan serré.
Un homme qui fera tout pour que la femme qu'il courtise oublie son amant passé, se faisant incarnation peu convaincue du réel, déconstruisant un à un les rêves de cette femme exaltée et portée par l'espoir de retrouver cet amant (délicieuse scène de dictée d'une lettre où les deux ne cessent de se contredire), avant, pour lui, de se prendre au jeu de l'espoir, et pour elle d'accepter son destin et se laisser aller à cet amour bien présent, ni bâti sur un passé, ni élancé vers un futur imaginé.
Avant qu'une conclusion nous fasse revenir au point de départ, où l'on comprend que le présent est en fin de compte tout aussi fuyant que le passé et le futur, n'étant que la somme de ces deux temporalités qui le construisent et sans lequel il ne serait pas.

Et de retrouver le chien errant comme unique compagnon nocturne.

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