Jusqu'au bout du rêve *

Avis sur Les Nuits blanches

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"Il faut que tout soit comme si c’était artificiel, faux. Mais, quand on a l’impression que c’est faux, ça doit devenir comme si c’était vrai."

Tel était le parti pris de Visconti pour réaliser "Le Notti Bianche", adaptation d'une nouvelle de Fiodor Dostoïevski. Un choix artistique intéressant qui permet au cinéaste de prendre ses distances avec le néoréalisme et de nous conter cette histoire d'amour à la manière d'une pièce de théâtre, du théâtre filmé en quelque sorte. Dès les premières images, le décor sonne faux ! Ce quartier de Livourne, reconstitué en studio, paraît plus vrai que nature, offrant ainsi un visage fantasmagorique qui n'est pas sans rappeler les grandes heures du muet, Murnau ou Borzage. C'est dans cet univers irréel ou de rêve éveillé, que va se jouer une histoire d'amour magnifique de simplicité, au caractère intemporel...hors du temps. Visconti avait vu juste, l'aspect factice du décor sublime cette romance d'une aura poétique tout à fait admirable. Alors bien sûr l'impression de théâtre filmé va en rebuter plus d'un, mais moi j'ai aimé ce choix de mise en scène qui fait la part belle à la poésie et à la sobriété ; je trouve Visconti bien plus à l'aise dans cet exercice qu'avec la grandiloquence affichée dans un "Senso", son film précédent. Oui car ainsi tout devient plus vrai, tout devient plus beau...c'est la magie du cinéma ! Il faut croire que les romances qui m'apparaissent sur l'écran noir de mes nuits blanches sont plus resplendissantes lorsqu'elles sont décrites en noir et blanc ou entre ombre et lumière.

"Le Notti Bianche" est donc l'histoire d'une rencontre entre deux êtres perdus au milieu de la nuit. Mario, jeune homme, un peu timide, rencontre une belle inconnue, la blonde Natalia qui lui confesse attendre l'hypothétique retour d'un mystérieux amant, identifié comme étant le Locataire. Dès les premières minutes, Visconti installe son ambiance claire obscure et impose un rythme étrangement contemplatif. La caméra suit ainsi la déambulation de Mario, pendant de longues minutes, le long des canaux, à travers ces rues qui se vident et dans lesquelles ne s'aventurent que des voyous, des prostituées ou des chiens errants. Cette déambulation toute contemplative permet à Visconti d'introduire la rêverie et la poésie qui vont rapidement prendre possession du film. C'est simple, c'est magnifique, on sent merveilleusement bien l'influence de l'expressionnisme allemand et du réalisme poétique. Mais la cerise sur le gâteau, si je puis dire, vient de la musique de Nino Rota qui amplifie le charme envoûtant de ces images ! Ah, superbe ! Ainsi sous sa caméra, l'errance des deux amoureux entre la brume et les flocons de neige se pare d'une belle superbe ambiance irréelle..."Le Notti Bianche" devient un rêve éveillé.

Ce rêve, c'est plus précisément celui de Mario qui pense avoir trouvé l'amour, au détour d'une rue, en croisant Natalia sur un pont. Bien sûr l'attirance se fait tout de suite sentir entre eux deux et, en quelques plans, Visconti nous montre la naissance de cet amour, fragile, hors du temps. Un amour d'une vie ou d'une nuit ? La question se pose tacitement ! Et c'est avec la même fluidité que le cinéaste nous emmène dans les pensées de la demoiselle, par le biais d'un flash-back on apprend qu'elle est liée à un autre homme par un lien quasi imaginaire comme elle l'était, étant enfant, avec sa grand-mère. Une femme, deux hommes ; Visconti revisite le triangle amoureux de "L'Aurore" mais à l'envers en quelque sorte. D'ailleurs on comprend vite que les deux hommes sont parfaitement opposés l'un de l'autre ! Le Locataire est un homme mystérieux, d'âge mur, viril, austère ; c'est l'homme idéal fantasmé par la jeune femme. Alors que Mario représente un amour presque imparfait, puéril, maladroit mais enjoué et passionnel !

Le reproche que je ferais à Visconti, c'est d'avoir assez mal exploité cette relation à trois. Le personnage du Locataire apparaît très peu dans l'histoire, c'est une ombre, une présence, un idéal contre lequel le pauvre Mario ne peut guère luter. Peut-on gagner contre un idéal ou un être parfait ?
Visconti s'attarde essentiellement sur le flirt entre Mario et Natalia, une relation de séduction qui trouvera son paroxysme dans une scène qui détonne avec le reste du récit, celle consacrée à la danse. Contrairement au reste du film, ce passage n'est plus dédié à la contemplation ou à la rêverie, on est bien dans le réel et Mario doit se bouger pour pouvoir conquérir sa belle. Cette longue séquence est superbe et mérite le coup d'oeil rien que pour voir Mastroianni se trémousser sur du Bill Haley ; mémorable ! Mais surtout ce passage nous permet de voir la concrétisation du rêve de Mario, il touche du bout du doigt l'amour en séduisant enfin Natalia. Mais comme si cette passion ne pouvait durer que l'espace d'une nuit, la désillusion va vite rattraper notre bonhomme ! Et Visconti donne une fin tragique à cet amour impossible ; un dénouement qu'il affinera par la suite dans "Mort à Venise".

N'ayant pas lu la nouvelle de Dostoïevski, je ne jugerais pas de la qualité de l'adaptation, mais je trouve un peu dommageable que Visconti n'ait pas voulu approfondir d'avantage la relation entre les personnages ; l'histoire manque un peu de chair et on est réduit à apprécier une ambiance romantique. Pour résumer, je dirais que "Le Notti Bianche" séduit plus qu'il ne passionne !

À noter que James Gray a lui aussi adapté le texte de Dostoïevski en signant l'excellent "Two Lovers". Cette version est intéressante à voir car elle apporte une autre vision de l'histoire avec un triangle amoureux équilibré, Joaquin Phoenix devant choisir entre une bonde et une brune qui se retrouvent sur un même pied d'égalité. Un film plus réaliste qui complète assez bien la version de Visconti.

* Le titre n'a aucun rapport avec un film déjà démodé sur SC

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