Beguiled

Avis sur Les Proies

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« La forêt songe, bleue et pâle,
Dans un féerique demi-jour.
Tout s'y voit spectral, d'aspect sourd,
Par cette nuit d'ambre et d'opale. »

Le regard baissé, scrutant le sol sous la masse boisée, la fillette progressait lentement, se baissant à intervalles réguliers chaque fois que la collerette d’un champignon odorant s’offrait à ses sens : avec son panier, sa jupe longue et ses tresses, on l’aurait prise pour une sœur du petit Chaperon rouge.

Et le «loup» n’était pas loin : déjà Amy poussait un cri en découvrant l’homme en sang, dont la jambe blessée, mais le regard bleu, si vivace, dans le visage blême maculé de boue, excitait sa pitié d’enfant.

Déjà, elle repoussait mentalement et de toutes ses forces, le baiser enjôleur qui violait son innocence, mais qu’elle subissait, fascinée, tandis que le soldat nordiste, entendant au loin les confédérés se rapprocher, engageait le dialogue, portant à son paroxysme le trouble de la fillette :

-How old are you, Amy ?
-12, thirteen in Decemb…
-Shhhh ….old enough for kisses

Dès cette première rencontre, nous nous laissons gagner, à notre corps défendant, par une certaine empathie pour le Caporal John McBurney, et ce, même si l’on a bien compris que la manipulation sera l’arme décisive d’un séducteur à la gueule d’ange qui a les traits de Clint Eastwood.

Et voilà le loup introduit dans la bergerie ou plutôt dans le gynécée, ce Pensionnat que dirige d’une main de fer Martha Farnsworth, femme mûre au beau visage fatigué, assistée par la rousse et virginale Miss Edwina et Hallie, la servante noire, belle plante au regard fier et à la langue acérée, qui fut la cible du jeune Farnsworth à défaut d’être sa proie consentante.

En cette fin de Guerre de Sécession, on est en 1864, ces trois femmes ont donc la charge de veiller sur la bonne santé physique et morale de quatre adolescentes dont l’aînée, Carol, 17 ans, en pleine crise narcissique, exhibe complaisamment, à l’occasion, ses charmes juvéniles.

Autant dire que l’excitation est à son comble lors du retour d’Amy en pareille équipée : il n’aura fallu qu’un coup d’œil à la Directrice pour prendre la mesure de la situation : un homme sérieusement amoindri, certes , mais un ennemi, un unioniste.

Que faire ? Le soigner, le livrer aux leurs ? Le temps presse.
En attendant filles et femmes n’ont d’yeux que pour « ce ventre bleu», comme elles l’appellent, Amy plaidant la cause du soldat blessé avec la belle ferveur de son âge : n’est-ce pas elle qui l’a trouvé, ramené, sauvé ?

On comprend très vite, toutefois, que Miss Farnsworth a pris sa décision : installé dans le salon de musique, le beau soldat voit se relayer à son chevet toute la gent féminine présente, Martha et Edwina se partageant les soins corporels, dénudant dans une même complicité fébrile, cet homme offert à leurs mains et à leur regard.
Et il ne se passe pas un jour, sans que Carol, elle, sous un prétexte ou un autre, ne se glisse subrepticement dans la pièce pour lui faire goûter la saveur de ses lèvres, éprouver la fermeté de son jeune corps.

Et McBurney, avec une égale douceur machiavélique, rend à l’une ses baisers passionnés, déclare un amour éternel à l’autre, fait resurgir chez Martha, saisie à son contact de bouffées érotiques, le souvenir coupable de ses ébats incestueux avec son frère, et jusqu’à la petite Amy dont il devient le confident attitré et à laquelle il dispense une tendresse affectueuse qui ne se dément jamais.

Aucune n’échappe à cette envie lancinante, même si elle prend une forme différente suivant les âges, la personnalité, et l’expérience vécue : être en secret l’élue, celle que McBurney choisira, à qui , tel Pâris, il remettra la pomme d’amour. Mais malheur à lui si son choix n'est pas "le bon" : leur vengeance sera terrible !

Cette exaspération progressive des désirs, de la haine et des frustrations s’exprime par de superbes gros plans sur les visages des femmes, qui de la Directrice, torturée dans sa chair et dans son âme, qui d’Edwina, vierge frustrée et sentimentale à la jalousie destructrice, voire de Carol qui s’offre sans vergogne à cet homme, quel qu’il soit, pour assouvir un plaisir qui la taraude.

L’homme, devenu objet de désir, que toutes s’arrachent littéralement : il fallait vraiment un acteur comme Eastwood, d'un naturel confondant, pour exprimer toute la complexité d’un rôle où il est à la fois la proie et le chasseur, toute la séduction manipulatrice de son jeu pour nuancer un cynisme méprisable, voire inacceptable.

Un film qui traite avant tout de «l’aspect destructeur et égoïste du désir sexuel», un huis-clos sombre et noir dont personne ne sort indemne, pas même les enfants : à cet égard la scène du dîner fait froid dans le dos, l’homme, symboliquement "castré", à la merci de celles qu’il a dupées, y compris de la fillette qui l’avait sauvé et qu’il s’est aliénée.

Une vision bien pessimiste des rapports humains dans ce contexte de La Guerre de Sécession où le réalisateur renvoie dos à dos Nordistes, Sudistes, femmes et enfants : «tous mentent, manipulent, jalousent, convoitent, trahissent et assassinent »
Nul n’est innocent, nul n’est sincère, et la guerre est toujours sale.

« Don’t go for a soldier, don’t join no army » fredonne Clint Eastwood dans le générique de début et de fin : la boucle est bouclée.

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