Fantaisie médiévale, amants à la Prévert.

Avis sur Les Visiteurs du soir

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deux troubadours, Gilles et Dominique, sont envoyés par le diable semer la désolation sur Terre. Ils arrivent dans un château, où trois coeurs attendent.
Celui du baron Hugues, veuf éploré.
Celui de sa fille Anne, qui doit épouser un homme qu'elle n'aime pas.
Celui de Renaud, fiancé d'Anne, qui rêve de guerre.

Nos deux démons séduisent et jouent avec ces trois coeurs. Dominique tombe son habit masculin et séduit tour à tour Hugues et Renaud, exaspérant leur jalousie jusqu'à les pousser à s'affronter en tournoi. Quant à Gilles, il séduit Anne, qui s'abandonne complétement à son bonheur. Il en tombe amoureux et lui avoue être un serviteur du Malin, mais elle continue à l'aimer.

Le Diable arrive, déguisé en riche voyageur. Il fait surprendre Gilles avec la fiancé, provoquant l'envoi de son serviteur désobéissant à la torture. Dominique, de son côté, scelle la perte de Renaud en le persuadant de ne pas mettre de cotte de maille, et pousse le baron Hugues à abandonner son château. Dans la dernière partie du film, le Diable essaie d'obtenir l'amour de la pure Anne. Il essaie de la faire culpabiliser, mais elle avoue sans honte son amour de Gilles, pour pouvoir rejoindre ce dernier au cachot. Il essaie ensuite le chantage : il libérera Gilles, qui sera amnésique, si la jeune femme accepte de l'aimer lui. Anne accepte. Gilles sort du cachot, la trouve belle, s'en va. Mais elle a menti au Diable, qui n'aura jamais son coeur. Elle demande comme dernière faveur de pouvoir revenir à la fontaine de ses amours. Elle y retrouve Gilles. En l'embrassant, il retrouve la mémoire. Dépité, le Diable les change en statue alors qu'ils sont enlacés, mais il entend encore leur coeur qui bat. Il disparaît, vaincu. Dernier plan sur la fontaine avec la statue.

Les Visiteurs du soir a été tourné pendant la période de l'Occupation, et ça se sent à plusieurs indices.

Dans les décors et dans la mise en scène, voire le jeu d'acteurs, on sent un souci de fantaisie. Cour de jardin avec une fontaine ciselée, salon de château, il s'agissait d'offrir au pauvre spectateur de 1942 une évasion loin de son peu reluisant quotidien.

Le montage, par exemple, permet au Diable d'être présent à deux endroits, de convoquer ou renvoyer qui bon lui semble, de prendre l'apparence d'un autre. Il permet aussi aux amants d'échapper aux tourments du cachot, dans cette belle scène où tous deux se réfugient en pensée dans la clairière où ils ont connu l'amour.

Il y a aussi ces éclairages des années 1940 qui ont quelque chose de féérique, comme dans Citizen Kane. Pourquoi ne sait-on plus éclairer les visages ainsi ?

Au niveau moyens, c'est assez fauché. Le décor fait assez carton-pâte, même pour un film français. surtout les scènes de cachot. Le combat du tournoi fait très "qualité française" (voir, pour ceux qui ne connaissent pas, le sketch "Le chevalier de Paillardec" des Inconnus.

Le film a quelques points faibles. C'est un point de vue personnel, mais je ne suis pas du tout sensible au jeu de Jules Berry dans le rôle du Diable. Son "Je suis le diââble" est assez ridicule. Il est normal, quand on joue le Diable, d'être assez cabotin, mais là, l'acteur a quelque chose d'un peu risible. On dirait Michel Rocard qui joue un proviseur de lycée pas content. Quant à Aletty, elle ne parle quasiment pas et c'est très bien comme ça.

Au niveau scénaristique, il y a des éléments pas très clairs dans le dénouement, mais à la rigueur, pourquoi pas, c'est aussi souvent le cas dans les fables médiévales.

Il y a par contre des choses que j'ai aimées, par exemple :

Les premiers plans très fordiens de deux silhouettes à cheval qui ouvre le film.

L'étonnante scène des danseurs arrêtés, qui fait que le début a déjà l'atmosphère d'un épisode de La quatrième dimension.

Le très beau plan de Gilles en train de quitter Anne au milieu d'un champ de fleurs, avec le cheval dans la profondeur de champ.

L'éclat de rire des plus effrayants du Diable, qui entraîne toute la tablée, puis s'arrête et dit : "Vous riez, et vous ne savez pas pourquoi vous riez ?" Métaphore en creux du moutonisme de la collaboration ?

Anne avouant son amour au balcon, belle image de l'amour qui ne souffre aucune honte, et de manière générale, tout le texte de Prévert qui a trait à l'amour ("Tout est permis aux amants"). Cette conception simple et vraie de l'amour ("le bonheur, c'est d'être dans tes bras") qui paraîtra sûrement très cruche aujourd'hui, mais que j'aime, et qui sent bon le Front Populaire.

Les visiteurs du soir est une fantaisie qui a un peu vieilli, mais dont l'histoire d'amour reste touchante. Merci Prévert.

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