Été sans couleur pour Leningrad

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1981, Leningrad, le bloc vit alors ses dix dernières années. Annoncé comme étant le biopic de Viktor Tsoi, guitariste bien connu en Russie, le film prend le parti surprenant de se focaliser sur la figure de Mike Naoumenko, pilier oublié de la culture underground soviétique des années 80. Après sa rencontre avec Viktor, Mike l'incite à faire carrière dans le rock et se démène pour lui assurer le triomphe. Étrangement philanthropique, il semble même tolérer le triangle amoureux qui se forme avec ce dernier et sa compagne, au point que lorsque celle-là viendra lui dire qu'elle désire embrasser Viktor, il lui demande simplement mais froidement si elle a besoin qu'il lui "signe un papier".

Film ironique donc ? Pas vraiment. Le ton donné par le noir et blanc affiche une URSS tristement dépourvu de couleur (excepté pour une scène qui fait preuve d'un surréalisme étonnant où un des musiciens s'échappe dans un écran projeté, sur une plage où souffle enfin un vent de liberté). Dessins et tags sont présents à l'appel. Le tout s'enchaîne sous un air enjoué, et les moments d'euphorie gagnent en intensité tout en paraissant de plus en plus irréels. Un narrateur dans le film, qui fait presque figure de fantôme, viendra systématiquement sonner le glas : "Ceci n'a jamais eu lieu". Mais on se fait prendre à chaque fois, on respire avec les personnages, et le dur réveille est chaque fois un déchirement instantané.

Enfin, on retiendra avant tout la direction que prend le film dès le départ, comme l'annonçait le titre "L'été". Mike, grattant les cordes sur la plage, est une icône. Il se passe bien vingt minutes de film avant qu'il délaisse ses lunettes noires (en même temps le soleil s'est couché). Derrière sa passion pour la musique, on retrouve la douleur de tous les esprits libres, celle d'une vie frustrée à cause d'un pays où le rêve se dessine en filigrane mais reste ce qu'il est : un rêve. Le régime brejnévien est évoqué mais pas accusé. Il faut croire que finalement ce n'est pas tant le régime soviétique qui est en particulier pointé du doigt, mais bien une société qui a renoncé à tout jamais à cette énergie créatrice et libératrice, dont l'absence s'y fait encore bien sentir aujourd'hui. En témoigne la triste absence du réalisateur à Cannes.
Comme pour sauver cela, la narration s'efforce d'être irrégulière, avec un rythme à deux temps : pures contemplations musicales et conversations houleuses sur l'avenir du groupe (et de la famille). Mais après tout, Mike disparaîtra, entraînant avec lui l'esprit oublié qui tire sa virtuosité de son propre étouffement. Si ce n'est pas la lourdeur grisâtre de ce film qui reste mémorable, c'est la légèreté de l'air du rock qui se grave dans la rétine.

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