La fiction propagandiste

Avis sur Lettre à Franco

Avatar Paul Napoli
Critique publiée par le

Je reproduis un texte de Arnaud Imatz publié sur la page facebook de l'historien Philippe Conrad.
A vérifier. C'est toujours ennuyant des erreurs volontaires pour servir une propagande, un propos.

Encensé par la plupart des médias mainstream, techniquement réussi et bien servi par l’acteur principal Karra Elejalde, le long métrage d’Alejandro Amenábar Lettre à Franco a le défaut rédhibitoire de prétendre se fonder sur des travaux d’historiens sérieux alors qu’il relève de la pure fiction.
Centré sur la figure du basco-espagnol, Miguel de Unamuno (1864-1936), illustre philosophe, linguiste, poète et dramaturge de la Génération de 98, le film s’efforce de montrer que le recteur de l’université de Salamanque n’a pas fait une correcte lecture du coup d’État militaire du 18 juillet 1936 et qu’il n’a pas compris les véritables intentions des insurgés. Unamuno aurait été sauvé in extremis pour la postérité par sa prise de conscience tardive et son incroyable courage lors du discours très critique prononcé au paraninfo (grand amphithéâtre) de l’université de Salamanque, le 12 octobre 1936, devant le général Millán-Astray et une pléiade de hauts dignitaires du camp national.
Unamuno aurait déclaré ce jour là (je traduis de la version originale du film en espagnol Mientras dure la guerra) : « On a parlé de guerre internationale en défense de la civilisation chrétienne occidentale ; une civilisation que j’ai moi-même défendue à d’autres reprises. Mais aujourd’hui, il s’agit seulement d’une guerre « incivile » ... entre partisans du fascisme et du bolchévisme ». Faisant directement référence aux propos d’un des orateurs, le professeur de littérature Francisco Maldonado, le vieux recteur aurait dit également:
« Je passe sur l’offense personnelle que suppose dans un discours l’explosion contre les basques et les catalans, qualifiés d’anti-Espagne ; avec un tel raisonnement ils pourraient eux aussi dire la même chose de nous […] ». Écumant de rage, Millán-Astray, le légionnaire fondateur du « Tercio des étrangers » se serait levé en s’écriant « Vive la mort ! Mort aux intellectuels !». Et le vieux philosophe aurait renchéri sans se troubler: « Ici c’est le temple de l’intelligence et j’en suis le grand prêtre. Vous profanez ce lieu sacré. Vous vaincrez parce que vous avez la force brute nécessaire mais vous ne convaincrez pas. Pour convaincre il faut persuader, et pour persuader il vous faudrait quelque chose que vous n’avez pas : la raison et le droit dans la lutte... J’ai dit ce que j’avais à
dire ! »
Cet admirable et courageux discours relève cependant de la pure invention littéraire. Si Amenábar avait été plus rigoureux, il aurait confronté cette version mythique aux témoignages de personnalités académiques alors présentes sur les lieux et aux travaux des historiens spécialistes de la question. Car il n’y a en réalité aucune trace écrite ou gravée de cette fameuse intervention. La seule source disponible est une trentaine de mots griffonnés par le philosophe au dos d’une enveloppe:
“ guerre internationale ; civilisation occidentale chrétienne, indépendance, vaincre et convaincre, haine et compassion, Rizal, concave et convexe, lutte, unité, catalans et basques, impérialisme langue, haine intelligence qui est critique, qui est examen et différenciatrice, curiosité investigatrice et non inquisitrice ».
Amenábar n’a pas jugé davantage utile de se référer aux travaux du bibliothécaire de l’université de Salamanque, Severiano Delgado Cruz, publiés en 2019, sous le titre Arqueología de un mito: el acto del 12 de octubre en el paraninfo de la Universidad de Salamanca alors que les principaux medias espagnols (dont les journaux ABC et El País dans leur éditions des 7-8 mai et 27 mai 2018) s’en sont fait largement l’écho.
Delgado Cruz a démontré que Millán-Astray n’a jamais dit
« Mort à l’intelligence » mais plutôt « Muera la intelectualidad traidora » (Que meure l’intellectualité traitresse) et que Miguel de Unamuno, qui centra sa brève intervention sur la compassion, ne lui a pas répondu sur un ton aussi indigné et hautain. Il n’y eut ni réplique solennelle, ni armes brandies pour menacer le recteur. Il n’y eut pas non plus de cris: «¡Arriba España!», «¡España, grande!» et «¡España, libre!». Millán-Astray demanda au vieux professeur de sortir au bras de Madame Franco (et non pas en lui prenant la main comme dans le film). Le philosophe et Carmen Polo Franco, accompagnés de Mgr Pla y Deniel évêque de Salamanque et de trois soldats de la garde personnelle du général, se dirigèrent alors vers la porte. Avant de monter dans la voiture officielle, où avait déjà pris place Madame Franco, Unamuno serra la main de Millán-Astray et les deux hommes prirent congé l’un de l’autre (Une photo publiée dans El Adelanto de Salamanca datée du 13 octobre 1936 en atteste).
La légende de l’incident du paraninfo est née, comme le démontre Delgado, à partir de 1941, lorsque Luis Portillo, a rédigé une narration fictive intitulée “Unamuno’s Last Lecture” pour la revue londonienne Horizons. Ce jeune professeur de Salamanque, qui était employé par la BBC, avait travaillé à Valence pour le compte du Bureau d’information du gouvernement de la République. Dans sa recréation littéraire, Portillo souligna volontairement la brutalité de Millán-Astray face à Unamuno, exaltant l’attitude courageuse de l’intellectuel qui osait s’opposer à l’infâme chef militaire. Mais le mythe ne s’imposa vraiment que plus tard, lorsque le récit de Portillo fut repris de manière acritique par l’historien Hugh Thomas dans son livre mondialement connu The Spanish Civil War / La guerre d’Espagne (1961).
La brève algarade ne fut pas pour autant sans conséquences. Le 16 octobre, le conseil de direction de l’université de Salamanque (des civils et non des militaires) demanda la révocation du recteur. Le général Franco décréta sa destitution le 22 octobre. Ironie du sort Unamuno avait été successivement destitué du vice-rectorat pour antimonarchisme et insultes au roi en 1924, nommé recteur par la République, puis démis par le gouvernement du Front Populaire pour adhésion au soulèvement national (purge des professeurs d’universités ordonnée par le décret, du 23 aout 1936, de Manuel Azaña), enfin, renommé par le Comité de défense nationale et à nouveau démis le 16 octobre.
Unamuno dont la santé était de plus en plus chancelante, vécut ensuite chez lui reclus jusqu’à sa mort le 31 décembre 1936, à l’âge de 72 ans. À la fin du film, Amenábar laisse entendre qu’après l’incident, le vieux philosophe aurait pris définitivement ses distances avec le Mouvement national. Mais la encore sa conclusion expéditive n’a que de lointains rapports avec la vérité historique.
L’enthousiasme initial d’Unamuno pour le camp des insurgés s’est effectivement nettement refroidi à la lumière des informations qui lui parvenaient sur la répression exercée à l’arrière-garde laquelle était finalement semblable à celle qui se produisait dans le camp du front-populaire. Mais Unamuno a continué à s’opposer frontalement au gouvernement du Front populaire (et non pas à la République). Catholique hétérodoxe, esprit libre, indépendant, rebelle, épris de justice et de raison, comme il l’avait toujours été au cours de sa vie, Unamuno a critiqué sévèrement les exécutions extrajudiciaires des deux camps, le manque de compassion des partis de droite, mais il a soutenu, justifié et légitimé le soulèvement national jusqu’à sa mort. Ses entretiens, lettres et autres documents postérieurs au 12 octobre 1936 ne laissent pas de place au doute (voir notamment les entretiens avec Jérôme Tharaud et Katzantzakis les 20 et 21 octobre, puis avec Norenzo Giusso, le 21 novembre, la lettre à sa traductrice Maria Garelli, le 21 novembre, l’entretien avec Armando Boaventura fin décembre, ou encore les dernières lignes du Ressentiment tragique de la vie écrites trois jours avant sa mort, des notes qu’il ne faut pas confondre avec son livre fameux Le Sentiment tragique de la vie).
La presse favorable au Front Populaire a déversé sur lui des torrents d’insultes. Il était pour elle le « fou, bilieux, cynique, inhumain, mesquin, imposteur, grand traitre », et même,
l’« inspirateur spirituel du fascisme ». La question était néanmoins parfaitement claire pour le vieux recteur : il s’agissait « d’une lutte entre la civilisation et l’anarchie », « non pas d’une guerre entre libéralisme et fascisme, mais entre civilisation chrétienne et anarchie ». « Ce qu’il faut sauver en Espagne, disait-il, c’est la civilisation occidentale chrétienne et l’indépendance nationale ». Peu de temps avant de mourir, il qualifiait « les hordes rouges » de « phénomènes pathologiques, de malfaiteurs et d’anciens criminels » de
« bêtes féroces », conspuait « la barbarie du Frente Popular », disait « Franco est un brave homme et un grand général », prophétisait « l’exil intérieur ou extérieur qui attendait beaucoup d’espagnols intelligents et aux cœurs purs » et avouait « son découragement » : « Je suis dégouté d’être un homme ». Il expliquait encore : « Dans ce moment critique de souffrance de l’Espagne, je sais que je dois suivre les soldats. Ce sont les seuls qui nous rendront l’ordre […] Je ne me suis pas converti en droitiste. Ne faites pas attention à ce que l’on dit. Je n’ai pas trahi la cause de la liberté. Mais pour le moment, il est absolument essentiel que l’ordre soit restauré. Ensuite n’importe quand je me dresserai, vite, et je me lancerai dans la lutte pour la liberté. Non, non, je ne suis ni fasciste, ni bolchevique ; je suis un solitaire ».
Le 31 décembre 1936, c’est un phalangiste, Bartolomé Aragon, en visite chez le vieux maître, qui recueillit ses dernières paroles et informa la famille de sa mort. C’est aussi un intellectuel phalangiste Victor de la Serna qui organisa la veillée funèbre dans le paraninfo de l’université et le cercueil fut porté par quatre phalangistes lors de l’enterrement.
On peut comprendre que cet ensemble de faits cadre mal avec l’image qu’Amenábar entend donner du célèbre philosophe. Mais on comprend aussi pourquoi le cinéaste n’a pas souhaité ouvrir son film sur le sage avertissement: «Ceci est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé serait purement fortuite ».

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