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Locke par JanSeddon

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Avec le "found footage", il n'y a pas pire plaie dans le cinéma contemporain que le "film à concept" (sauf lorsque les deux genres sont mélangés). En effet, il s'agit-là des deux actuelles solutions de facilité vers lesquelles s'orientent les producteurs et les scénaristes en mal de licence à réadapter ou à rebooter. Pour le premier, le choix de faire un faux documentaire permet d'obtenir un produit peu cher faisant temporairement illusion grâce à de pathétiques méthodes de réalisation qui revendiquent une exploitation (souvent abusive) du hors champ. Pour le second, l'intérêt du "film conceptuel" vient non pas de sa fabrication bon marché, qui lui permettrait de multiplier par dix ses retours sur investissement, mais de l'écran de fumée que le concept trouvé parvient à jeter sur le script. Ainsi, plus le postulat de base est original et apparemment difficile à tenir, plus il détourne le spectateur des multiples scories qui gangrènent la narration d'un film, l'équipe de tournage s'acharnant à la triturer au-delà du bon sens afin qu'elle rentre - même maladroitement - dans le moule dudit concept.

Evidemment tous les "high-concept movies" ne sont pas des arnaques, mais le fait qu'ils se basent uniquement sur une idée simple à saisir, brodant deux heures durant autour d'un postulat partant de la question "et si... ?", interdit toute approximation de la part du scénariste et du réalisateur, au risque de voir leur projet s'effondrer sous le poids de son idée trop forte. Les déclinaisons de cette dernière sont infinies : et si un astronaute se retrouvait à dériver tout seul dans l'espace ? Et si un homme au volant de sa voiture était pourchassé par un camion ? Et si un bus ne pouvait plus aller en-dessous de 70 km/h au risque d'exploser avec tous ses passagers ? Et si un homme se réveillait dans un cercueil ? Et si le temps devenait littéralement de l'argent ? Et s'il y avait des serpents dans un avion ? Et si on faisait un film en un seul plan séquence ?... Reconnaissons que la qualité de ces "high-concept movies" peut varier. Mais pour qu'un tel projet puisse fonctionner au-delà de son argument commercial, la question qu'il faut impérativement se poser est de savoir si cette idée repose sur une vraie envie narrative et une véritable ambition thématique, ou si elle n'est qu'un cache-misère visant à épater la galérie. Dans le cas du fameux Buried de Rodrigo Cortes par exemple, on tendait parfois moins à voir comment l'acteur Ryan Reynolds allait parvenir à sortir de son cercueil que comment le réalisateur allait parvenir à faire rester sa caméra six pieds sous terre pendant quatre-vingt dix minutes. Le risque majeur est donc que le concept conditionne la narration, et non l'inverse.

C'est avec un très relatif intérêt que l'on aborde Locke, d'autant plus si l'on se penche sur le parcours peu enthousiasmant du réalisateur-scénariste qui compte notamment à son actif l'un des films les plus faibles de la carrière de David Cronenberg. Si l'on pouvait avoir un espoir modéré en remarquant la présence de l'excellent cinéaste britannique Joe Wright (Anna Karenine) à la production, c'est le choix de Tom Hardy dans le rôle principal qui concentre forcément toute l'attention. Découvert après son interprétation sidérante du prisonnier Charles Bronson dans le biopic de Nicolas Winding Refn, l'acteur a depuis plus d'une fois montré qu'il disposait d'un charisme monstrueux, d'une capacité sans borne à s'investir dans ses personnages tant sur le plan physique que psychologique, et surtout d'une réelle aptitude à jongler avec de nombreux types d'émotions. Ce Robert De Niro des années 2000, dont la carrière n'en est qu'à ses prémices après ses prestations impressionnantes dans La Taupe de Tomas Alfredson, The Dark Knight Rises de Christopher Nolan, Des Hommes sans loi de John Hillcoat et bien entendu le bouleversant Warrior de Gavin O'Connor, ne pouvait trouver dans ce Locke qu'un projet idéal pour exprimer toute l'étendue et la démesure de son talent.

Sur ce plan-là, difficile d'être déçu tant cette "gueule" cinématographique est de chaque les plans, filmée et éclairée avec une adoration presque fétichiste sous tous les angles imaginables. Tom Hardy se donne à fond dans chaque scène, nous offrant un véritable condensé de ce qu'il sait faire tout en bénéficiant d'un rôle sensiblement différent à ceux qu'on lui attribue ces derniers temps. De par son aspect bourru, il a en effet régulièrement été choisi pour incarner des personnage aussi musclés que brutaux ; il s'apprête notamment à incarner une version "bad ass" de Mad Max dans le Fury Road de George Miller - un long métrage d'action dans un univers post-apocalyptique qui devrait faire sensation au début de l'année prochaine. Cette fois, Knight a eu le courage de ne pas engager Hardy pour sa carrure. Si le personnage d'Ivan Locke se lance parfois dans de (faux) monologues énervés - au lieu de s'exprimer par le biais d'une voix off lorsqu'il se parle dans sa tête, Hardy s'exprime littéralement - il demeure plutôt équilibré et conciliant. Là où Hardy avait souvent eu tendance à incarner des personnalités brutes, agressives et imposantes, il trouve ici un homme attachant, aimable, parfois même rassurant, et surtout obstiné dans le bon sens du terme lorsqu'une erreur passée vient soudain ruiner le monde parfait qu'il s'était acharné à construire. Tom Hardy interprète donc un homme "normal" et Locke, contrairement à ce que ses affiches et bandes annonces laissent croire, est avant tout la chronique en temps réel d'un évènement dramatique assez anodin.

C'est là que réside la surprise centrale de Locke qui risque de décevoir cette partie du public qui s'est faite une idée de la tonalité du long métrage à partir de ses "trailers" intenses. Car, comme tous les films conceptuels avant lui, Locke est vendu comme un thriller. Un procédé qui n'est pas surprenant puisque le concept "et si... ?" prend toujours la forme d'un élément contraignant (pour le personnage et/où la caméra) qui détonne avec l'univers normal. C'est de fait quelque chose d'idéal pour élaborer une forme de suspense. Or Knight n'emploie jamais son postulat - un homme dans sa voiture pendant une heure et demie - pour faire dériver son histoire vers le huis clos de haute tension. Il n'y aura jamais de rebondissements artificiels et absurdes visant à tenir en haleine le spectateur comme pouvait le faire très maladroitement Cortès dans Buried (l'épisode forcé du serpent). D'une façon plus réfléchie, Knight utilise la voiture du héros comme une métaphore de l'enfermement du personnage et de sa désormais incapacité à impacter sur le monde extérieur. Ivan Locke est pris au piège, loin du regard des autres, banni par un acte qui le poursuit et face auquel il refuse résolumment de se dérober à cause d'une profonde blessure personnelle. Son obligation d'intérargir par téléphone pour résoudre ses problèmes à distance pourrait apparaitre comme redondante, mais elle s'avère payante puisqu'elle permet de voir Locke arborer des expressions qu'il n'aurait pas forcément eu s'il se trouvait devant la personne avec qui il converse.

Bien que l'intrigue secondaire impliquant directement le métier de Locke ne soit pas franchement fascinante en elle-même, elle permet de réaliser à quel point ce héros tente avec l'énergie du désespoir de demeurer cet homme "bon, irréprochable, passionné et professionnel" qu'il voulait être. Cette histoire évolue en parallèle avec celle, plus intime, qui se déroule au même moment. De plus, elle symbolise presque concrêtement le délitement de son univers - Locke s'assurant jusqu'au bout à ce que le building qu'il est en train de construit n'ait aucun risque de se fissurer puis de s'écrouler. La mise en scène de Knight ne fait pas dans l'épate et exploite correctement le cadre étriqué dans lequel se déroule cette trame intimiste. Ses jeux de reflets et de surimpressions entre Locke et les multiples sources lumineuses (phares, lampadaires,...) parviennent judicieusement à retranscrire les états d'esprits successifs par lesquels passe le personnage. Le tout renvoie, toutes proportions gardées évidemment, à ce que Michael Mann avait accompli en termes d'ambiance dans son démentiel Collateral. Et d'une tranche de vie ordinaire, Knight parvient à orchestrer une histoire dramatique aux accents universels triste mais aussi (paradoxalement) pleine d'espoirs. Lorsque le véhicule d'Ivan se perd dans le trafic sous un très beau morceau musical final, on en vient à espérer de connaître quelles possibles histoires se trament dans toutes ces autres voitures.

LIEN : kritics.blog.over-blog.net/2014/07/locke.html

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