Tournez manège !

Avis sur Lola

Avatar Jduvi
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Comme de nombreux cinéastes de la Nouvelle Vague, Jacques Demy était un cinéphile. Il paie donc ses dettes dès son premier film : Ophüls, en premier lieu, à qui le film est carrément dédié, mais aussi le cinéma hollywoodien, la comédie musicale américaine, Bresson... n'en jetez plus !

Ophüls d'abord : allusion à Lola Montès avec le rôle-titre, à Madame de, avec les objets qui racontent en eux-mêmes une histoire (la trompette, le dictionnaire, les cigarettes...), au Plaisir avec la grande plage, mais surtout à La ronde.

Car Lola est bien une ronde, où les personnages sont reliés un à un. D'abord les trois héroïnes : la jeune Cécile c'est Lola enfant, elle porte le même prénom, a un coup de coeur comme Lola toute jeune pour un marin américain, veut devenir danseuse comme Lola, puis finalement coiffeuse alors que le film focalise beaucoup sur la chevelure d'Anouk Aimée ; quant à Mme Desnoyers, c'est Lola plus âgée, elle élève seule sa progéniture comme Lola, fut danseuse à une époque. Elle cherche en vain l'amour, s'offusque des livres trop osés, éduque sa fille avec une sévérité qui s'oppose au bienveillant laisser aller de Lola : c'est un peu l'avenir sombre qui guette Lola.

Si les trois femmes sont reliées dans le temps, en face, les trois hommes sont reliés dans l'espace : l'américain Frankie représente "l'ailleurs", là où se trouve Michel, ce mari que Lola ne parvient pas à oublier. C'est parce qu'il lui ressemble que Lola couche avec Frankie. Car Lola est un personnage ambigu : à la fois pute et soumise, ou plutôt ni l'un ni l'autre. Une figure ambivalente passionnante, qu'on retrouvera dans Le mariage de Mme Braun de Fassbinder. Lola l'aurait-il influencé ?...

Au milieu il y a Roland, pour qui Cécile est un amour d'enfance. Tout comme Cécile-Lola, il ne parvient pas à tourner la page. Il est la figure mélancolique du film, errant dans la ville, hésitant entre rester et partir. Fondamentalement, il est celui qui n'a pas de place dans ce monde. Et Nantes, ville portuaire, est le lieu idéal pour exprimer cela : cette tension entre attachement à un lieu, que Demy filme très bien (ses ruelles, ses galeries, son port, ses "marines" que l'on peint dans un café...), et désir d'aventure, "d'ailleurs", un ailleurs porté par les références à l'Amérique (le jazz, les marins, le dictionnaire d'anglais, le chapeau et la voiture de Michel, le cabaret Eldorado...) .

La ronde, donc. Une ronde que Demy charge copieusement, tendance bien compréhensible des premiers films...

On y trouve d'abord la comédie musicale que lui refusa Beauregard le producteur car trop chère : scènes de danse, chanson de Lola, omniprésence de la musique (guitare, violon, petite trompette, magasin de musique...), plans typiques de la comédie musicale (celle au milieu des manèges vides en plongée par exemple), figure des marins américains qu'on trouve dans pas mal de musicals... Utilisation du ralenti aussi, dans la scène à la fête foraine, pour accentuer le côté mélo, "film dans le film" comme dans Singin' in the Rain (scènes de répétition des danses et des champs). Si Lola n'est pas une comédie musicale, il la suinte par tous ses pores. Et annonce, bien sûr, les films à venir.

Egalement le cinéma hollywoodien : le film avec Gary Cooper, la scène chez le trafiquant de diamants, accompagnée par une musique ad hoc plus tendue, moins romantique que le Watch What Happens qui évoque la relation Roland-Lola.

Et des références à Bresson, avec l'actrice Elina Labourdette, des Dames du bois de Boulogne, pour incarner Mme Desnoyers. La scène à la fête foraine et ses auto tamponneuses fait également penser à Mouchette, seule moment du chef d'oeuvre de Bresson où la jeune fille, qui a peu ou prou l'âge de Cécile ici, semble heureuse. La relation entre Frankie et Cécile, certes platonique mais sur le fil de l'équivoque, renvoie aussi à Mouchette.

Une fête foraine qui rejoint l'idée d'une ronde, et qui résume assez bien la sensation que donne ce film. Tournez manège ! Quel est le pompon à attraper ? Il se nomme Michel et est attendu comme le loup blanc - qu'il est. C'est peu dire que l'acteur n'a pas le physique du rôle, on peine à croire que Lola préfère ce type assez quelconque au ténébreux Marc Michel... Ce Roland qui marche désabusé vers un destin incertain alors que Lola a retrouvé son homme et le dépasse dans la voiture qui ouvrait le film. La ronde est bouclée.

On pourrait ajouter... Marivaux ou Musset. Un plan montre Roland, je crois, avec derrière lui une statue qui évoque le badinage amoureux de ces pièces. Il y a aussi les scènes où les personnages se croisent "presque", se ratent, comme à la fin quand Roland sort du café alors que la voiture de Michel vient de démarrer. Et puis le schéma A aime B qui aime C qui aime... qu'on trouvait déjà dans La ronde.

Il faut souligner enfin l'audace du film dans sa représentation de la femme. Outre Lola, femme très libre qui décide sur un coup de tête de "coucher" ou non, on y voit tout de même une adolescente qui fume et qui a une relation ambigüe avec un homme ! Sa mère, qui incarne un peu le monde d'avant, en pousse d'ailleurs des hauts cris.

Ouch... tout cela est quand même très riche, non ? Pourquoi seulement un petit 7 alors ?

Pour une seule raison je crois : à cause du jeu des acteurs. Vous pouvez avoir la plus belle des symphonies, si les musiciens qui l'interprètent jouent faux ou pas en place, c'est vilain... Et c'est le cas ici : tous jouent faux, à l'exception de Marc Michel. Oui, même Anouk Aimée, je le soutiens, exaspérante de mimiques et de son ton de ravissante idiote. Une composition qui ne cadre pas du tout avec le personnage en plus ! Car Lola-Cécile n'est pas une ravissante idiote. Les répliques d'Elina Labourdette sonnent également faux, de même que celles de la mère de Michel, sans parler de la gamine qui joue Cécile, qui récite carrément ses répliques. On va me dire que c'est le cas chez Bresson ! C'est vrai, mais les films de Bresson installent un cadre tellement hors normes qu'on prend cette étrangeté avec le reste : le jeu "faux" fait partie du système Bresson en quelque sorte, il est par ailleurs plus franchement poussé qu'ici.

Est-ce parce que tout a été doublé en post production ? Un exercice auquel les acteurs n'était pas rompu ? Notons d'ailleurs que ce n'est pas toujours bien fait : dans la scène d'adieu entre Roland et Lola, celle-ci parle alors qu'à l'écran elle n'ouvre pas la bouche. Quant à la chanson, elle m'a semblé à la limite du ridicule, mais comme pas mal de chansons des comédies musicales à venir de Demy.

Tout cela m'a empêché de rentrer vraiment dans l'émotion de ce Lola. Dommage. Je me retrouve en fin de compte intéressé par le film, mais pas vraiment conquis.

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