The Spirit of the Crow

Avis sur Lone Ranger : Naissance d'un héros

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Récit-cadre: un jeune garçon entre dans un musée, ennuyé par toutes ces vieilles choses qui garnissent ce type d'établissement: des pancartes, des décors de reconstitution, des statues de buffle, d'ours, de ...de vieil indien? Oui: "le noble dans son habitat". Le récit cadre, souvent repoussoir du récit encadré, lui vole soudain sa place et met à terre le réalisme pour un fantastique inopiné et assuré jusqu'à la fin du film. Le vieil indien s'éveille à la vie et raconte au jeune visiteur les véritables aventures de Lone Ranger et son compagnon de fortune, l'indien Tonto. Il est bien placé pour raconter cette histoire. Car Tonto, c'est lui.

Ce Lone Ranger sauce Gore Verbinski, c'est - après le succès incroyable de Pirates des Caraïbes et avec lui un nouvel engouement pour les films de pirates - la résurrection inattendue d'une série de western à succès des années 50 (qui a connu aussi une transmutation en film), hantée de grands noms tels que Lee Van Cliff (Le Bon, la Brute et le Truand) ou encore Guy Williams (le plus célèbre des interprètes de Zorro), oubliée hélas d'un grand nombre de spectateurs.
Le film ne demande néanmoins pas de connaître la série, l'adaptant assez librement et se proposant aux connaisseurs comme la version authentique de la légende esquissée à la télévision. On admirera à ce sujet la métalepse de début de film, lorsque, l'enfant lui demandant s'il est le véritable Tonto, l'indien répond l'air perplexe: "Pourquoi? Y'en a un faux?"

On pourrait vanter le casting burtonien, pourtant très verbinskien: Johnny Depp qui compose un Tonto mi-Edward aux mains d'argent mi-Jack Sparrow mais complètement indien torturé par le remord, un Armie Hammer trop souvent décrié par un mainstream impitoyable mais impeccable dans son rôle de jeune avocat idéaliste déçu qui choisit la voie du justicier, une Helena Boham Carter plus burtonienne que jamais bien qu'accessoire, la plus que belle Ruth Wilson (Luther) et le duo Tom Wilkinson - William Fichtner en truands de deux trempes différentes que ne rassemble que leur commune cupidité. On pourrait aussi crier au génie des maquillages qui rendent Depp et Fichtner méconnaissables à faire oublier les interprètes derrière les personnages.
On pourrait louer le crew, l'équipage de Pirates des Caraïbes - pourquoi changer une équipe triomphante? - composé de Gore Verbinski (The Ring) à la réalisation, Jerry Bruckheimer (Benjamin Gates) à la production, Disney à la distribution, Ted Elioot&Terry Rossio (Aladdin, le diptyque Zorro de Campbell) au scénario et Hans Zimmer (Inception, le diptyque Sherlock Holmes de Guy Ritchie) à la musique.

On le pourrait.
Mais ce serait plutôt vain.

Le génie de ce film réside plutôt dans son scénario à la Pirates des Caraïbes où les bouleversements de situations rythment une narration toujours changeante sans temps morts inutiles.
Plus encore, de façon magistrale, dans les thématiques défendues et le symbolisme mis en oeuvre pour les représenter.
Une montre, un train, de l'argent, un corbeau.
Simple, élémentaire, efficace. Comme autant de figures étranges par leur caractère primaire sur la vidéo maudite de The Ring.
Le Corbeau, apparemment mort mais susceptible de résurrection, c'est le passé ou du moins ses vestiges que recherche Tonto. Le Corbeau, totem de Tonto, c'est la tradition perdue qui fait rire les autres tribus. Ces mêmes tribus qui se plaignent du progrès mais laisse mourir les coutumes. Le Corbeau, c'est aussi l'ombre d'Edgar Poe qui croasse "Nevermore", "Jamais plus": le passé est mort et ne revient jamais.
Le train, associé à Mr Cole, grand méchant du film, associé à l'argent tant convoité, associé depuis toujours au progrès que rien ne saurait arrêter. Le train qui toujours avance comme le verbe latin progredior, à l'origine du mot progrès, signifie "aller en avant". Le train, métaphore progressiste par excellence. Le train, présenté par l'antagoniste du film comme l'avenir et le moyen de se rendre maître du monde.
Le Corbeau, symbole de tradition perdue, aux prises avec le Train, symbole d'un progrès fou et débridé.
Et entre eux: une montre. Expression du temps mais aussi outil qui montre le temps. La Montre symbolise le choix d'époque à faire entre tradition et progrès. Choix que devra faire le Lone Ranger, perdu entre Tonto et Cole.
Son choix est celui des héros de Gore Verbinski, toujours méfiant vis à vis du progrès. Jack Sparrow est "l'homme du passé" qui vit dans un monde d'obscurité passéiste lorsque les cartes de Cutler Beckett se précisent. Il fera le choix de sauver la piraterie et de libérer Calypso, déesse des mers, qui fait en sorte que la maîtrise des mers par l'homme ne soit que la maîtrise de cartes peintes scrupuleusement. Rachel Keller doit lutter contre une menace passée qui ne parvient à menacer le présent qu'à travers un cassette vidéo: le terreur sort du puits mais c'est bien de l'écran de télévision que sort la petite fille.
Le thème que semblent aborder ces éléments mis ensemble, c'est celui de l'héritage. Tandis que Cole encourage le Capitaine à le rejoindre en arguant que ses enfants et ceux de la nation le remercieront, Rebecca, la belle-soeur du Lone Ranger, veuve, doit choisir entre deux hommes représentant deux avenirs pour son fils Dany. Gore Verbinski nous chuchote que le progrès ne va que dans le sens de l'argent et qu'il ne faut pas sacrifier les traditions pour le pouvoir et la finance. A l'exemple de Tonto qui a troqué son peuple contre une montre en agent et qui cherche à inverser le processus.

La fin du film voit retomber le minerai volé aux indiens et le voleur qui a trompé Tonto et exterminé son peuple dans la rivière d'où provient le minerai et qui est la source des événements du film.

La phrase que Tonto jette avec la montre au visage de Cole exprime cette inversion de processus réussie et résonne comme la morale du film: "Mauvais échange." Troquer les traditions contre un progrès consumériste, c'est un mauvais échange. Après, libre à chacun de considérer que Tonto est ce que signifie son nom: un imbécile. Je pense plutôt que Tonto est le nom qu'on lui donne parce qu'on ne le comprend plus.

Les deux autres grandes thématiques sont déjà présentes dans Pirates des Caraïbes mais traitées différemment.
Il n'aura échapper à personne que les héros de la trilogie citée ci-dessus sont des forbans sans âmes et sans coeurs, des détrousseurs, des pillards de grandes mers. Et pourtant, ce sont des héros. Pourquoi? Parce que la loi, incarnée par Norrington comme par Beckett, est simpliste voire mauvaise quand elle est interprétée abusivement et arbitrairement. " Les lois ne font plus les hommes mais quelques hommes font la loi ", dirait Daniel Balavoine. Cette loi trouve d'ailleurs son écho dans le code des pirates qui est présenté " comme une espèce de guide, en fait ". Nul n'est dupe de l'injustice de cette loi qui effraie les enfants dès le début de chaque volet. C'est pourtant en cette loi, lue pour ce qu'elle est, que croit le héros de Lone Ranger. Lone Ranger se fait Bildungsroman pour mieux comprendre la psychologie des expérimentés pirates de Pirates des Caraïbes. Car en devenant justicier, comme les pirates, le Ranger devient hors-la-loi, ce qui fait de lui un héros.
"Je n'ai pas peur de ce qui vient après!", affirme solennellement Tonton au truand qui veut lui tirer une balle dans la tête. Ce dernier lui répond qu'il n'y a rien. Une nouvelle fois, Verbinski traite de l'au-delà. Mais là où la saga de pirates plonge dans le merveilleux en représentant tant la Mort dans la Vie coleridgienne que le monde des marins morts en mer, par delà les océans, dans une esthétique dantesque (le haut est en bas), Lone Ranger se contente d'en débattre sans donner de réponse absolue. C'est à cela que sert le fantastique du récit cadre. Tonto, qui croit au Wendigo, qui prend les chevaux pour des esprits, qui considère le Ranger comme un homme ressuscité, apparaît comme vieux et en vie mais semble attendre la résurrection de son corbeau. Si tout ce en quoi il croit n'est pas bien réel, que penser néanmoins de sa disparition finale et du corbeau qui prend son envol? Métempsychose ou fantaisie du jeune visiteur du musée? C'est encore à travers Tonto que répond Verbinski à l'aide de la métalepse suivante: "à toi de voir!"

En adaptant une vieille série et un film des fifties, en défendant l'idée de tradition, rien d'anormal à ce qu'on puisse reprocher au film certaines péripéties aisées à anticiper telles que la mort du frère, la complicité de Cole avec le condamné à la potence (Tom Wilkinson, de plus, est réputé pour ses rôles de méchants), pour ne citer que celles-là.
Le vrai reproche qu'on puisse lui faire réside, comme une logique adéquation à la morale du film, dans sa très longue durée de 2h30 qui suit les manies de record de durée de film de notre cinéma actuel.

Reste au delà de tout ce qui a déjà été évoqué une scène - LA scène - à ne manquer sous aucun prétexte, anthologique ou qui devrait le devenir: les duels d'un train à l'autre.
Pourquoi? Parce qu'il est un air pour qui je donnerais tout Williams, tout Elfman et tout Zimmer: l'Ouverture du Guillaume Tell de Rossini.
On le voit souvent utilisé en films ou publicités pour sa vie, son expression du rythme, de la vitesse, du débridé aussi comique qu'épique. Disney l'a d'ailleurs déjà utilisé dans un court-métrage où Donald lutte avec les différents instruments d'un orchestre pour le jouer. Dans cette scène de Lone Ranger, le voilà réinvesti de façon particulièrement jouissive. Exit l'épique morceau sur-exploité de Pirates des Caraïbes, retour en force d'un classique qui en remontre aux compositeurs modernes ! Quelle plus belle illustration du propos du film que ce choix musical pour insuffler vie, force et humour à une scène de combat final?

Un excellent film, injustement déprisé à sa sortie. Un beau film sur l'héritage moral et intellectuel.
Un film loin d'être tonto mais plutôt près d'être un Lohne Ranter !

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