'Lost Highway' - "Tu ne m'auras jamais"

Avis sur Lost Highway

Avatar Ivo Da Silva
Critique publiée par le

Lost Highway de David Lynch est sorti en 1997.

Pour être totalement franc, je dois vous avouer - sans gêne aucune - que je me suis souvent demandé en regardant Lost Highway où Lynch comptait nous emmener et ce qu'il voulait faire passer comme message, morale ou autre intention de réalisation. A la fin de ce long-métrage, je me sentais un peu comme à la sortie d'un cours de mathématiques au lycée; barbant à souhait tant le professeur semble seul au monde lorsqu'il tente d'expliquer que le théorème de Pitre et Gore équivaut à la soustraction d'un nombre pair sur un ensemble Z ou à une trizonomotrie multipliée par delta. Mal de crâne en perspective. Mais après réflexion et lecture de certaines critiques, je crois que j'ai enfin trouvé une signification à tout cela. Et diable si ce que je dis est absurde ou à côté de la plaque...

En réalité je pense que ce qui rend ce film peu compréhensible en est sa structure: un espace/temps non-linéaire où le début est une fin et la fin un début. Une sorte de boucle qui nous enferme complètement. La narration n'en est que plus intéressante grâce donc à cette absence de continuités spaciale et temporelle.

Le scénario de Lost Highway, écrit par Lynch mais aussi par Barry Gifford, est le suivant: un homme - Fred - aime une femme - Renée - qu'il soupçonne de le tromper. Le mystère est présent dès le début de Lost Highway quand il reçoit des vidéos filmées par un inconnu sur lesquelles apparaissent sa maison vue de l'extérieur mais aussi de l'intérieur. Une d'entre-elles montre par la suite Fred à côté du corps de sa femme assassinée. Puis un "homme mystérieux" l'arrache à ce destin (et l'on ne sait d'ailleurs vraiment par quel moyen). Il se retrouve alors dans la peau d'un autre homme. Malheureusement, les éléments de son passé vont tous réapparaître, sous des formes différentes. Et une de ces formes (et quelles formes!) est donc Alice, interprétée - tout comme Renée - par la plantureuse et séduisante Patricia Arquette. Il n'y a cependant pas que cette femme qui vient rappeler à Fred... hum... Pete (pardon) sa vie antérieure; il y aussi des éléments du décor ou des personnages.

Il faut savoir que Fred est atteint de troubles dissociatifs de la personnalité (tout comme le sont des personnages dans Psychose d'Hitchcock ou dans Fight Club de Fincher), tandis que Pete - son "nouveau lui" - est un jeune garagiste. On dissocie donc les deux personnages comme on dissocierait les deux parties; la première serait la vraie vie de cet homme malade mental et la seconde un rêve... ou plutôt un cauchemar selon moi.

Pour en revenir au récit, le film est en grande partie une explication de ce qui a entraîné le meurtre de Renée. Celle-ci même qui - en plus de la narration non-linéaire - nous enferme elle aussi dans une boucle. En effet, Renée/Alice semblent inaccessibles et cela pousse le héros à fantasmer sur quelque chose qu'il ne pourra jamais avoir... malgré ses efforts incommensurables. Une sorte de spirale infernale de laquelle il est impossible de s'en échapper tant l'attraction du désir est puissante. J'ai lu dans une critique que cela faisait presque écho à la mythologie grecque où le mortel tombe amoureux d'une déesse qu'il ne pourra jamais séduire malgré l'accomplissement avec bravoure et détermination des épreuves qui se dressent face à lui. Je suis assez d'accord avec ça et c'est à ce moment précis où je me souviens de ce qu'Alice dit à Pete: "Tu ne m'auras jamais". Son assassinat serait une manière de mettre fin à un cauchemar; celui d'un malade mental qui tombe encore plus dans une psychose, celle d'un mari que sa femme aurait délaissé...

Il y a aussi cet homme mystérieux qui - je l'avoue - m'a effrayé par moment, me rappelant le motif des rideaux de ma chambre d'enfant; un clown qui semblait me fixer jours et nuits et... bref, passons. Cet homme et sa caméra ne sont sans aucun doute là par hasard; son personnage sert à montrer l'omniscience du réalisateur mais aussi et surtout à "matérialiser" la conscience de Fred/Pete; celle-ci même qu'il ne cesse de fuir.

Sinon j'ai beaucoup apprécié la mise en scène de Lynch qui nous fait réaliser ce qui se passe sans dialogues explicatifs lourds et répétitifs. Je m'explique. Il y a des passages où le personnage est mal à l'aise ou ne va pas bien et la mise en scène réussit à nous le faire comprendre par des effets de flou et des cadrages serrés par exemple. C'est une particularité de Lynch de faire comprendre les choses par l'image plus que par la parole, comme dans Twin Peaks, considérée comme la meilleure série jusqu'à aujourd'hui... Sinon le jeu d'acteurs de Arquette, Pullman, Getty et les autres est vraiment formidable.

Lost Highway repose donc sur une structure non-linéaire et sur des thèmes "universels": la violence, l'identité et le désir sexuel. Le générique est vraiment intéressant (mais je vous avoue que je n'en ai compris son sens et son intérêt qu'à la fin du film) et la bande originale est tout aussi bien... Merci David Bowie.

Pour ma part je qualifierai Lost Highway de film noir/fantastique/thriller cérébral, énigmatique, troublant. Un sept sur dix, oui monsieur !

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