Peut-on amener un genre au-delà de ces carcans ?

Avis sur Love

Avatar Rémi Mazenod
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Aujourd’hui nous allons parler de ce film qui a défrayé la chronique durant la période estivale, ce film qui serait passé peut être inaperçu dans les grands médias sans un procès visant à revoir sa classification (on parle d’effet Streissand, du nom de l’actrice Barbara Streissand, mais je ne vais pas faire tout le monde, je vous invite à aller faire vos recherches sur le net). Bref, nous allons parler de Love, réalisé par Gaspar Noé, un véritable aimant à scandale, notamment suite à la scène de viol de Monica Belucci dans Irreversible dès l’intro du film.

Love raconte l’histoire d’amour entre Murphy et Electra, ou tout du moins l’histoire de leur rupture. Le film commence en effet avec Murphy, désormais père, qui reçoit un appel de la mère d’Electra lui expliquant que cette dernière a disparu. Ce début d’intrigue ne sera en fin de compte que le point de départ d’une suite de flashback s’enchainant dans un ordre décroissant, allant de la rupture jusqu’à la première rencontre.

L’intrigue en soit n’a rien de très intéressante, nous ne sommes en fin de compte que devant un énième film français dépressif sur les aspects destructeurs de la passion amoureuse. Mais n’est-ce bien qu’un énième film français (tourner en anglais, soit dit en passant) ?

Oui parce que voilà, je vous vois venir, où est le scandale dans tout ça ? La réponse est simple : ce film est un porno. Ce qui, au passage, me permet de dire à la radio « Je suis allé voir un porno dans un cinéma d’art et d’essai en 3D. » Parce que oui, le film était en 3D. Maintenant je peux mourir tranquille. Mais trêve de baliverne, parlons-en, de l’aspect pornographique du film. Il est en effet jalonné de scènes de sexe non simulées allant du simple sexe à deux jusqu’à l’orgie dans une boite échangiste. Néanmoins il faut quand même souligner que sur les 2h20 que dure le film, je pense que 50 à 55 min sont dédiées à du sexe. Carrément. Et il commence par un plan fixe de 5 min où les deux personnages principaux se masturbent… Gaspar Noe a décidé de ne pas prendre de pincettes quand il s’agit de réintroduire le sexe explicite dans le cinéma « traditionnel ». Au fond, je comprends l’intention derrière tout ça, il s’agit de renforcer la relation entre Murphy et Electra à l’écran, de faire en sorte que ce soit presque fusionnel. Il faut quand même préciser que nous ne sommes pas face à un vulgaire porno qu’on peut trouver sur internet, la caméra ne se positionne pas en tant que « voyeur » et le but n’est pas d’exciter le spectateur… enfin si un peu quand même, mais pas de l’inviter à se masturber quoi, vous voyez bien où je veux en venir. Malgré tout, presque toutes ces scènes ne font pas avancer l’intrigue à l’exception de la scène de triolisme (le plan à 3 pour les non-initiés) et on a vraiment l’impression que Noe ne fait que brasser du vent. J’irai jusqu’à dire qu’on se moque de l’intrigue cliché et que les scènes de sexe sont plus intéressantes sans être assez porteuses de sens.

Tiens, au passage, en parlant de sens, la scène la plus polémique est un plan à la verticale au-dessus d’un pénis au moment de l’éjaculation et je vous laisse imaginer ce que ça donne avec l’effet 3D… Ce plan arrive de nul part et ne veut pas dire grand-chose dans le contexte, du coup je pense que Noe l’a fait par provocation, je ne vois pas d’autre explication.

Pour conclure sur le film en tant que tel, je ne peux m’empêcher de l’apprécier en dépit de ses défauts. L’intrigue est nulle et les scènes de sexes ne servent qu’à renforcer le lien Murphy-Electra en revanche, on ne peut que rester estomaquer par la beauté du film, les plans sont extrêmement travaillés, la lumière est parfaite, la photographie excellente, la 3D rend très bien, surtout pour les deux séquences en boite et dans le parc des Buttes Chaumont, bref c’est un délice pour les yeux. Je ne peux qu’apprécier très fortement cette tentative de faire du porno autre chose qu’un appareil masturbatoire, le cinéma est un art qui représente son monde et aux dernières nouvelles, le sexe en fait partie. Nous sommes dans une démarche ultra réaliste, on peut le critiquer, tous les autres arts figuratifs y ont eu droit, alors aucune raison que le cinéma y échappe. Et les amateurs de musique seront heureux d’y trouver des morceaux de Pink Floyd, d’Erik Satie, de Funkadelic ou encore de Koudlam. On y trouve même les thèmes d’Assaut sur le Centrale 13 et de Cannibale Hollocaust (deux films que je vous conseille vivement, surtout le premier).

Mais venons-en à la polémique. Le film est sorti en juillet avec une interdiction aux moins de 16 ans mais un mois plus tard, une association nommée « Promouvoir », qui se donne le rôle de dernier bastion pour préserver la morale catholique traditionnelle française (j’invente pas, c’est eux qui le disent), décide de demander au tribunal de revoir la classification du film et de le passer interdit aux moins de 18 ans. Alors qu’en penser ? Je dois bien avouer que de le savoir interdit aux moins de 16 ans me perturbe un peu, le film est très clairement un porno affichant des pratiques sexuelles assez variées et à un âge où l’activité sexuelle commence à peine, ça me parait un peu brutal de le voir, il faut laisser le temps au temps comme dirait l’autre. En même temps, je ne peux m’empêcher de trouver une interdiction aux moins de 18 ans complètement absurde vu la facilité avec laquelle le porno est accessible sur le net : autrement dit, les ados, ça doit bien les faire marrer. Pour ce qui est la position de « Promouvoir » là-dedans, je la juge extrêmement critiquable. Car oui, c’est bien connu, le sexe nous tuera tous. Il faut comprendre qu’à leurs yeux, il ne s’agit que d'un film visant à pervertir la société alors que le discours du film porte bien sur l’amour. Je trouve assez dingue qu’on ait pu leur donner raison pour les arguments avancés à une époque où l’Etat est laïque depuis plus d’un siècle, l’art a toujours été libéral et est un excellent objecteur de conscience, ce qui a l’air de pas mal perturber les membres de l’association. Membres qui d’ailleurs sont perturbés par pas grand-chose, vu qu’ils ont aussi déclaré que Jurassic World était dangereux et pouvait perturber les enfants… Le plus dommageable derrière tout ça, c’est que le changement de classification a flingué la carrière du film en salle, la stratégie marketing de Wild Bunch, la boite de production derrière tout ça, n’étant plus adéquate.

Je suis malgré tout plein d’espoir pour l’avenir et heureux de voir de telles prises d’initiatives de la part de metteurs en scène avant-gardistes.

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