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Over the Skin

Avis sur Love

Avatar Fritz_the_Cat
Critique publiée par le

C'est triste à dire mais assez beau à vivre : ce matin, j'étais seul dans la salle.

Ce qui est rare mais pas inédit, je me souviens de salles toutes à moi pour le Phénomènes de Shyamalan et pour Chicken Run. Ce qui est tout aussi rare mais pas inédit non plus, c'est d'aller voir du X en salle : Love est mon troisième mais c'est le premier film récent, et hors-Cinémathèque (présentation de la séance à la clé), que je vois sur grand écran. Alors la combinaison des deux, je n'y songeais pas. Je me voyais plutôt retrouver l'ambiance bizarre qui régnait le 1er Janvier à 11h quand, suite à un non-réveillon, je me suis levé pour aller à la projection inaugurale de Nymphomaniac vol. 1. De mémoire, il n'y avait que des hommes non accompagnés, et le plus jeune devait avoir quinze ans de plus que votre serviteur félin.

La fameuse salle 11 doit être réservée aux films-scandales car j'y ai découvert celui de Lars Von Trier et celui de Noé ! Ils y avaient aussi passé La Passion du Christ en 2004 mais trêve d'anecdotes, le fait est que se retrouver seul pour une love story qui étale avec la même passion les sentiments de ses protagonistes et leurs organes génitaux, c'est merveilleux. L'intimité voulue par le cinéaste est décuplée pour qui est réceptif à son histoire, et on est loin de la gêne latente qui planait sur les quelques deux cents spectateurs de La Vie d'Adèle. Donc merci aux gens fatigués du 14 Juillet d'avoir fait la grasse mat', ce cadeau involontaire tombait bien ! Car Love, plus encore qu'Enter the Void, invite à oublier ce qui se passe alentour.

Avec sa voix-off masculine pour narrateur (une habitude chez Gaspar), le film épouse un point de vue masculin sans pour autant l'imposer au forceps, les peines du héros, ses regrets et ses instants de joie se répercutant en continu sur ses proches. Tirant le meilleur parti de ses environnements quotidiens (une pièce en désordre, une salle de bain et refuge temporaire, un couloir ombragé), Noé appose la griffe qu'on lui connait aux scènes les plus discrètes comme aux plus charnelles, enchaînant une nuit d'amour avec une dispute dans un hall. Diurne autant que nocturne, la réalisation flotte d'un état d'âme à l'autre sans plus avoir besoin d'adopter le point de vue d'un mort, comme c'était le cas dans l'interminable et virtuose Enter the Void.

Parler de soi pour parler aux autres, un défi que se pose le long-métrage en prénommant un enfant Gaspar, en filmant le personnage principal clamer son amour pour le 2001 de Kubrick et, surtout, en mettant en scène Noé lui-même dans la peau d'un ex peu reluisant. Auto-portrait expérimental dans la forme, Love profite bien plus qu'il ne souffre de la personnalité de son auteur. Si l'on pourra toujours s'amuser à déceler de la provoc', Love est pourtant une oeuvre apaisante, enivrante, où un plan-séquence discret peut faire sourdre des émotions aussi puissantes qu'un cadre fixe. Si les larmes ont leur place ici, la chair n'y est jamais triste mais embellie, envers et contre les conséquences possibles, liant les êtres par-delà les années partagées.

D'ailleurs, bien que 2001 soit cité dans les dialogues, la filiation est davantage à chercher dans les mécanismes narratifs de Love. Si le réalisateur est omniprésent, c'est parce qu'il se place à la fois en ex pédant (actorat), en personnage principal (auto-portrait), en enfant (innocence perdue), puis en enfant à naître (le fameux plan du coït, et de la conception, vu de l'intérieur). Ces quatre étapes de l'existence, enfant/jeune adulte/quadra/sperme, sonnent comme un écho aux quatre étapes du climax de L'Odyssée de l'espace, homme âgé/vieillard/mourant/fœtus. Si 2001 comprimait ces étapes sur un seul personnage, homme qui perdait pied à coups de raccords-regard fantômes, Love étend le procédé sur plusieurs protagonistes.

Film le moins viscéral mais le plus touchant de son auteur, Love compte également parmi les oeuvres qui traitent de désir et d'affection, de sexe et d'amour, avec un intérêt constant pour l'un et pour l'autre. Rendu plus hypnotique encore par une 3D qui laisse sa place au flou (quitte à donner un cachet proprement irréel à certains passages), Love est une sacrée expérience. Fidèle à la démarche du cinéaste, le relief nous assène avec le même naturel une éjac' faciale parfaitement cinématographique car filmée en plongée totale, faisant de nous les seul(e)s à recevoir le sperme en pleine figure (contrairement à la partenaire de jeu du héros). Ce qui s'appelle aller au bout de ses idées, à l'image d'un dernier plan magnifique de tendresse.

La présence de la maquette du Love Hotel d'Enter the Void dans un coin du cadre est d'ailleurs sans équivoque : ce nouvel opus est autrement moins mortifère. Chronique-puzzle porté par un trio de comédiens des plus naturels, Love rappelle que le sang irrigue aussi bien le coeur que les zones érogènes. En prime, le dernier Noé donne au X un petit classique comme on n'espérait plus en voir depuis que l'avènement de la vidéo, puis d'internet, ont fait sombrer dans l'oubli des tentatives folles comme Cafe Flesh et Derrière la porte verte. Un héritage que Love porte pour mieux le soumettre à ses propres envies de cinéma, la caméra de Noé recouvrant ses ébats d'une douceur et d'un plaisir infinis.

Pour peu qu'on y soit sensible, voici l'équivalent filmique d'une première nuit d'amour à trois sur fond de Maggot Brain : électrisant, cru et sacrément planant.

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