Le Charme (pas si) discret de l'aristocratie

Avis sur Love & Friendship

Avatar Shania Wolf - 火見子
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Comédie de mœurs très classique, qui a du moins le mérite de rendre son humour à la plume de Jane Austen, Love & Friendship vient apporter une note de fraîcheur et de légèreté à la lourdeur habituelle des films en costumes. Ni réussite indubitable, ni échec cuisant, c’est une plaisante balade que Whit Stillman a à nous offrir avec son nouveau film.

Disclaimer

Avant de rentrer dans le vif du sujet, un bref avertissement, une interrogation. Est-on plus sévère, ou plus docile lorsque l'on est positivement incliné à l'encontre d'un réalisateur ? Question d'autant plus ardue qu'elle engendre le risque de verser dans l'excès inverse, dans une vaine tentative de compensation. Alors, autant l'admettre de but en blanc : ma neutralité vis-à-vis de Whit Stillman est totalement questionnable, car l'on parle ici de l'homme qui nous a livré Metropolitan, œuvre au sujet de laquelle je ne taris pas d'éloges. Et c'est avec cette empreinte marquante incrustée au fond du crâne que j'assistais à Love & Friendship, comme à travers un voile nostalgique.

Ce conditionnement engendra deux réactions bien distinctes : d'abord, un enthousiasme excessif vis-à-vis des traits caractéristiques sur lesquels je pouvais plaquer mes souvenirs de Metropolitan ; ensuite, une déception intense face aux éléments que je ne pouvais définir que comme inférieurs. Quelle force fut la plus puissante ? Bouleversa la balance de mon jugement le plus significativement ? Dans tous les cas, il est certain que Love & Friendship souffre de la comparaison.

Le vif du sujet

Si Metropolitan avait su s’illustrer par la finesse de ses personnages et de ses situations, juste assez caricaturaux pour rester réalistes, point de délicatesse dans Love & Friendship. On ressent toujours la tendresse de Whit Stillman vis-à-vis de ses personnages, qu’il ridiculise avec bienveillance, mais leur fonction narrative écrase cette fois leur intérêt intrinsèque : on ne s’intéresse pas à Susan, Reginald ou James, mais à la séductrice manipulatrice, à l’éphèbe naïf et à l’idiot de service. On y retrouve les figures habituelles dans le jeu des roués et des dupes, à peine une version cocasse des Liaisons Dangereuses.

Deux personnages parviennent néanmoins à tirer leur épingle du jeu : d’abord Lady Susan elle-même - et bien heureusement - dont on ignore si elle n’a pas, dans le fond, une part de sincérité dans sa posture de manipulatrice ; sa complice Alicia Johnson ensuite, très bien servie par Chloë Sevigny, qui est quant à elle indubitablement lucide vis-à-vis des jeux de son amie, et qui s’en amuse délicieusement. Cependant, si la complicité de leur binôme fonctionne à merveille, les autres personnages semblent n’exister que pour alimenter leurs confidences. En ce sens, l’héritage épistolaire de l’œuvre originale se ressent grandement.

Ce n’est pourtant pas que le film se repose sur leurs dialogues, le cœur de l’action suivant la vie de Lady Susan alors qu’elle est accueillie par la famille de son défunt mari. Les rencontres entre les deux amies sont en fin de compte rares, ponctuant le film de loin en loin, mais on n’en ressent pas moins qu’il s’agit du fil conducteur. A ce titre, on peut au contraire regretter qu’il ne lui soit pas accordé plus d’importance (et de fréquence), car il est l’opportunité pour Lady Susan de faire étalage de sa verve piquante, socle du récit. C’est donc un sentiment de potentiel inexploité qui demeure à cet égard.

Après tout, s’il est un domaine où Whit Stillman a su s’illustrer (à travers Metropolitan là encore, excusez mon obsession), c’est bien dans la drôlerie de dialogues sur-intellectualisés, détachés des réalités et du contexte dont on fait bien peu de cas. On pourrait donc s’attendre à ce que, partant ici d’un support écrit, épistolaire de surcroît, on retrouve cette forme d’abstraction ; au contraire, peut-être par compensation, on verse beaucoup plus ici dans le comique de situation. Un humour parfois efficace, mais souvent grossier, chargé d’une théâtralité qui se manifeste avec d’autant plus de lourdeur que les costumes d’époques donnent déjà un aspect grandiloquent.

En outre, si le film sait quelquefois tirer parti de sa mise en scène pour arracher un sourire, la majorité des plans restent fades, sans éclat. La photographie ne sert qu’à montrer, le montage qu’à passer : en eux-mêmes ils sont de peu d’intérêt. Metropolitan ne souffrait pas de ce dénuement (plus extrême encore) car il n’était guère que la somme de ses dialogues, qui se défendaient fort bien eux-mêmes ; Love & Friendship, en revanche, laisse une impression de platitude. On regrette ainsi que la mise en scène ne soit pas plus inventive, d’autant que les décors et costumes ouvraient un horizon qu’il valait peut-être la peine d’explorer.

Ainsi, à voir à travers ce cadre insignifiant ces personnages archétypaux engoncés dans des robes à corset, plongés dans les situations d’un vaudeville distingué, l’on a quelquefois l’impression d’assister à un spectacle de marionnettes. Et si Lady Susan sait en tirer les fils avec maestria, le spectacle reste trop prévisible pour véritablement susciter l’intérêt : dans l’ensemble, la comédie est relativement convenue. On est donc bien loin d’un grand film, néanmoins cela n’empêche pas l’ensemble d’être divertissant. Kate Beckinsale et Chloë Sevigny sont rafraîchissantes dans leurs rôles, et le passage, bien que bref, de Stephen Fry à l’écran est une gourmandise.

En somme, Love & Friendship n’a rien d’incontournable, mais se laissera regarder par celui qui n’en attend pas grand-chose. On se montrera d’autant plus indulgent qu’en dépit de ses costumes élégants et de son casting dont il n’a pas à rougir, on sent le film modeste, sans autre ambition que d’adapter à l’écran une auteure chère à Whit Stillman, tout en révélant l’un des pans les moins connus de sa bibliographie. Et ce plaisir, sincère et presque naïf, du réalisateur qui tourne par plaisir bien plus que par ego, se ressent à l’écran et rend le film aimable.

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